L'art Africain



Le musée virtuel de Tidiane N'Diaye


L’ART AFRICAIN

Signification des objets

« En entrant dans l’univers de l’art nègre, le voyageur ne découvre pas un monde nouveau qui pourrait seulement rapetisser son univers mais y découvrir un nouveau domaine merveilleux dont un homme semblable à lui, un frère noir, lui remet la clé. Cette clé, c’est l’esthétique de l’Afrique noire : la conception noire de l’Univers. »

Léopold Sédar Senghor



Tous les objets usuels, si humbles soient-ils, supportent en général un élément décoratif destiné à les enjoliver, mais aussi à signifier quelque chose, leur appartenance à quelqu’un, leur fonction ou leur importance. Il existe une identité fonctionnelle entre l’art africain et l’art de la Grèce antique ; dans les deux cas, l’utilisation de la statue comme simulacre du dieu, est exclusive. Un parallèle peut être également fait de façon encore plus évidente entre l’art africain et l’art tantrique indien, où les signes sont la matérialisation d’un concept. Les objets conservent une fonction symbolique, même lorsqu’ils relèvent de l’artisanat. Les notions de plaisirs esthétiques, voire de bien économique, propres à l’art occidental moderne, étaient étrangères à l’art que nous considérons comme l’art africain authentique. Très présent dans la musique afro-américaine et antillaise, le rythme est caractéristique de la culture nègre et s’exprime dans de nombreuses sculptures africaines. Ce qui surprend en elles, est la s implicité de la forme représentée, comme si elles étaient davantage l’expression d’un rythme musical que la reproduction d’une réalité. Au-delà de l’académisme et de l’imitation d’un modèle, nous sommes ainsi constamment confrontés à une recherche de l’absolu, à des formes abritant une pensée vivante qui descend dans les profondeurs de l’être.

Les masques

Le masque est conçu comme un intermédiaire entre la réalité et le surnaturel et doit être à ce titre considéré dans un contexte global.. Par exemple, chaque membre des sociétés secrètes possède un masque symbole qu’il porte lors de réunions ésotériques et parfois en public à la fin de cérémonies particulières à caractères religieux. Ces sociétés secrètes d’Afrique noire sont généralement chargées de maintenir l’ordre, de faire respecter les lois et d’exercer le contrôle social et politique au sein de la collectivité. Au nombre des activités essentielles de ces sociétés secrètes, l’initiation des adolescents. Le passage à l’age adulte implique la connaissance des valeurs religieuses et sociales. Des informations sur les mythes cosmogoniques, sur la fertilité et sur les obligations ethniques, complétaient parfois cette formation. Les masques sont donc l’apanage des hommes, des initiés des classes d’âges et des sociétés secrètes. Dépositaires d’une force dont ils sont à la fois la représentation symbolique et le réceptacle, surtout au moment des danses rituelles, ils ne doivent être touchés ni par les femmes ni par les enfants. Les masques figurent la plupart du temps des êtres surnaturels, zoomorphes ou anthropomorphes, dont il convient de se protéger et de s’attirer les bonnes grâces. Ils relèvent directement des conceptions «animistes» où l’homme et le milieu dans lequel il évolue sont conduits par des forces invisibles qui les transcendent. L’essence même du masque, moyen de contrôle du monde magico-religieux de chaque société, explique la multiplicité de ses formes, chaque modèle correspondant à une circonstance particulière de la vie du groupe. L’Afrique noire, plus qu’aucune autre partie du monde, est en contact direct avec la nature et avec ses forces. L’irrationnel possède une valeur inaliénable et la sculpture par les statues, les totems, et les masques, soulignent la corrélation entre la matière et l’idéalisation de ses forces, entre le vécu quotidien et le mystère qui régit les vicissitudes de l’existence. Un même masque peut servir indifféremment aux rites de fertilité, de la récolte, des funérailles et éventuellement à d’autres rituels propres à la vie sociale.

Le masque fournit un visage imaginaire aux esprits anonymes. Il émerge du monde invisible pour retrouver un contact avec la vie. Il est un symbole. Son domaine offre un champ de variations subtiles. Chez les Dogons du Mali, le masque est le support de l’esprit, le lieu géométrique où les forces vitales libérées par la mort gravitent autour de la vie. Il est représenté par un totem sous la forme d’un grand serpent de bois. Il fixe l’âme du premier ancêtre. En pays dogon, le grand masque est tiré de son abri à la mort d’un individu. Un rituel lui est rendu. Chez les Kotas du Gabon, le masque Mungala est redouté par les femmes et les enfants. Gardien de la tradition, il joue le rôle d’un père fouettard. Le peuple baynuk est le plus ancien connu de la Basse-Casamance. Il est en voie de disparition, submergé par l’arrivée massive au cours de siècles de populations étrangères dans lesquelles il s’est intégré. Les Baynuks croient en Dino, un dieu créateur qui imprègne toute chose. Toute parcelle de matière est le support de sa présence. Selon la tradition, Dino s’est manifesté aux hommes sous l’apparence d’un masque, le kumpo, qui vit dans le bois sacré. Les rapports d’allégeance des Baynuks à Dino sont régis par la loi du masque. Les caractères du kumpo sont les suivants :

Sociétés et religions
– principe d’ordre et de lumière, il permet la vie et son renouvellement. Il dispense prospérité et abondance de nourriture ;
– âme collective du clan, l’esprit des ancêtres et celui des vivants fusionnent en lui. Il protège le groupe, révèle par divination ses ennemis à la société;
– principe fécondant, il est virilité. Celle-ci de caractère céleste est attribuée comme un privilège aux hommes initiés à son secret par la circoncision;
– principe de vie, il est le maître, l’éducateur de la jeunesse, le protecteur des malades et des faibles. Le kumpo apparaît sous la forme d’un danseur dissimulé complètement par un costume fabriqué par des feuilles de palmier-rônier tombant à terre, fixées les unes aux autres, par des fibres de lianes tressées. Le porteur du masque tient sur sa tête un couvre-chef feuillu formé d’un long et solide bâton de deux mètres de long environ dont l’extrémité inférieure est fendue en trois segments qui s’écartent de façon à pouvoir emboîter la tête de l’homme. Ainsi costumé, le kumpo se présente comme une énorme masse feuillue surmontée d’un bâton vertical. Il ne parle pas mais s’exprime par le moyen d’un mirliton. Seuls les initiés sont censés comprendre son langage bizarre. Les femmes sont maintenues dans le secret. Il donne ses instructions et danse au cours de diverses fêtes. Ce masque s’est aujourd’hui répandu chez les Diolas de la rive nord du fleuve Casamance.

La statuaire

La statuaire africaine ne répond pas à un seul jeu de canons plastiques. Les statues, généralement de petite taille, ont pour but de servir d’intermédiaires entre les vivants qui les sculptent et la puissance qu’elles représentent d’une manière tangible. Ainsi, souvent, seuls quelques détails sont-ils importants pour cette identification et voit-on des figurines apparemment inachevées. La statue est vouée à des fins tout à la fois symboliques et opératoires répondant à des conceptions religieuses et magiques. Le mépris des proportions anatomiques des personnages, présentés seuls ou par couples, est le trait le plus commun de cette statuaire. L’expression du mouvement, rendue presque superflue par le thème le plus couramment traité, l’ancêtre du lignage, et la transposition plastique des volumes varient d’une tribu à l’autre: des figures raides et anguleuses des Dogon ou des Bambara, on passe aux sculptures hiératiques des Fang ou des Baluba, traitées tout en rondeur, pour aboutir aux formes souples et presque sinueuses des statues anciennes de Tada (Nigeria) ou de Sherbro (Sierra Leone). La statuaire africaine est très souvent associée aux rites de fertilité. Cette fertilité qui est en soi une union : du couple humain ou animal, du travail de l’homme avec la terre, des êtres vivants avec les défunts, du présent avec le passé. Aussi, de tous les rites, ceux destinés à la femme, à la terre et aux troupeaux comptent-ils parmi les plus importants. Le besoin de nourriture et d’enfants a en effet, été à l’origine de figurations apotropaïques (pour chasser le mauvais oeil). La statuaire est souvent un domaine privilégié de représentation de ces rites. Egalement le culte des ancêtres est un rite intime qui s’appuie sur des statues-totems, habituellement placées dans des huttes qui leur sont spécialement dédiées.

Le rôle de l'art dans les sociétés africaines

L'art a des fonctions sociales, politiques, économiques, historiques et thérapeutiques. Il couvre des champs aussi variés que les institutions qui font appel à lui pour transmettre des messages destinés à être compris par des publics spécifiques. Des représentations symboliques peuvent être allusives et interprétées comme les portes des greniers Dogon, qui portent la marque des esprits protecteurs. Quant aux figurations de femmes enceintes elles évoquent la fécondation de la terre. Il existe aussi des effigies d’ancêtres privées de symboles temporels, rappelant que le parent décédé est le propriétaire du champ. Tout en demeurant au pays des esprits. Ces considérations imposent donc une lecture particulière de l’image et plus généralement de l’art africain.

Rôle social

L'une des fonctions les plus importantes de l'art, est indubitablement sociale. Par exemple, il décrit les femmes comme des mères soignant ou berçant leur enfant. Les hommes, en particulier les chefs traditionnels, sont souvent représentés comme des ancêtres, des guerriers à cheval ou équipés pour la guerre. Les thèmes sociaux sont également très répandus dans les cérémonies où interviennent des masques. Dans ces réunions, des personnages, incarnés par un danseur portant un masque et un costume végétal approprié, jouent toutes sortes de rôles en mimant des comportements sociaux. Dans les cérémonies des Ijos et des Ibos du Nigeria et des Tchokwes du Congo, on reconnaît divers personnages asociaux comme l'avare, le gourmand, la prostituée, le médecin incapable ou l'homme de loi véreux. Dans les cérémonies Egungun, chez les Yorubas, le bavard, le glouton et l'étranger aux façons bizarres sont des modèles antisociaux. Pour les représenter ou les singer, nombre de masques sont conçus. Ces représentations de la force créatrice et de la nature accompagnent l’homme tout au long de sa vie.

Rôle politique

L'art joue également un rôle majeur dans le pouvoir politique. Chez les Dans (Liberia, Côte-d'Ivoire), les Kotas (Gabon), les Pendes (Congo) et d'autres encore, les juges ou les policiers de la communauté portent des masques spéciaux!; il en est de même des hommes chargés de maintenir l'ordre et d'effrayer les jeunes dans les camps d'initiation. Les hommes masqués Kwele Gon du Gabon sont un exemple significatif de ce type de personnages officiels. En raison de leur anonymat et de leurs pouvoirs, ces personnages masqués peuvent enfreindre les codes sociaux et les interdits, par exemple en redistribuant de la nourriture dans les périodes de grande disette. Des statuettes et des motifs architecturaux participent également au contrôle de la société. Les faces énigmatiques et abstraites des reliquaires des Kotas, des Sogos et des Fangs du Gabon, par exemple, sont destinées à protéger du vol et du mauvais sort les reliques des ancêtres. Les Dogons du Mali et les Sénoufos de Côte-d'Ivoire sculptent des portes de cases et de greniers très ouvragés, abris servant tout à la fois aux provisions et aux objets sacrés.

Rôle économique

L'art tient également une place importante dans l'économie. Les élégantes coiffures d'antilope Tyi Wara en bois des Bambaras du Mali se portent lors des cérémonies des semailles et des récoltes. Tyi Wara, l'inventeur mythique de l'agriculture pour les Bambaras, se serait enterré dans un acte sacrificiel. La danse des masques Tyi Wara sur les champs cultivés (la tombe même du bon génie Tyi Wara) revêt deux significations: elle honore le héros et rappelle aux jeunes agriculteurs bambaras le dur sacrifice qu'ils doivent à leur tour accomplir chaque année. Chez les Sénoufos de Côte-d'Ivoire, des statuettes délicatement sculptées servent de la même façon à encourager les cultivateurs. Ils plantent dans le sol, à l'extrémité des rangs de plants cultivés, des bâtons daleu ornés d'un oiseau ou d'une femme. Ces bâtons servent de buts, de marques ou de trophées dans les concours de plantation.

Rôle historique

L’art africain peut être un rappel des événements passés; ainsi les Dogons du Mali ont-ils sculpté de nombreuses représentations de leurs ancêtres légendaires, les Nommos, qui descendirent du ciel au commencement des temps. Ces représentations de Nommos (dont certains lèvent les mains vers le ciel, leur village d'origine) occupent une place importante sur les portes des greniers, dans les peintures rupestres et comme décors de piliers dans l'architecture sacrée. Dans le puissant royaume du Bénin, au Nigeria, des plaques de bronze, obtenues par le procédé de la cire perdue représentaient, elles aussi, des personnages importants et des événements passés: Rencontres de dignitaires et de soldats étrangers (arquebusiers portugais), scènes de batailles, fêtes royales, nobles en tenue d'apparat, cérémonies religieuses et musiciens. Il en était de même dans le royaume d'Abomey (actuelle république du Bénin) dont le palais royal était entouré de bas-reliefs de ce genre, en pierre ou en stuc. Des tentures de broderies polychromes portant, comme un blason, le symbole de chaque roi, légitimaient la lignée du souverain du moment.

Rôle thérapeutique

Les thérapies traditionnelles nécessitaient des formes artistiques particulières. La divination, moyen de déterminer la nature des problèmes et leurs solutions potentielles, a joué un rôle très important dans la production des œuvres d'art. Les devins ifas, chez les Yorubas (Nigeria) ou les Fons du Dahomey, utilisaient des plateaux de divination en bois et des coupes, éléments essentiels de leur équipement rituel. De la même façon, les Baoulés de Côte-d'Ivoire utilisaient des vases de divination sculptés avec recherche pour rendre leurs oracles. Chez les Kongos du Congo, des fétiches de bois transpercés de clous de fer avaient le pouvoir d'éloigner le danger et les blessures et de renvoyer les mauvais sorts.

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