LA CIVILISATION ÉTHIOPIENNE
L’Éthiopie dont la première appellation fut Abyssinie, du nom d’une de ses peuplades, les Habashas est un pays de contrastes tant géographique
qu’historique et ethnique. Les chroniqueurs de la haute Antiquité le surnommaient « le pays de Pount. » Du détroit de Bâb el-Mandeb à la Tanzanie
en passant par les hauts plateaux du Kenya, l’immense faille géologique de la
vallée du Rift sépare en deux le pays, dessinant d’extraordinaires gorges
et modelant le paysage autour des lacs Ziway, Abiata, Langano et Shalla. Cette
vallée du Rift fut comme nous l’avons vu, le théâtre il y a un peu
moins de sept millions d’années, de l’isolement d’une grande variété d’australopithèques, pris au piège dans un environnement rude et hostile. Les
aléas du hasard et de la nécessité les conduisirent à amorcer le processus d’hominisation qui aboutira à l’émergence de certains de nos ancêtres les
plus lointains. Ce fut en ces lieux que furent découverts, en 1974, les restes d’un australopithèque vieux de 2,5 à 3,2 millions d'années dont la célébrité
devint mondiale : Lucy. Quant aux hommes modernes de l’Éthiopie, ils étaient majoritairement au début, des Couchites apparentés aux populations
nubiennes. Hérodote disait des Éthiopiens - «
ces hommes au visage brûlé » - qu’ils étaient des êtres vertueux dont les fêtes et les banquets
étaient honorés par la présence de Zeus lui-même. Et Homère d’ajouter que les populations de ce pays se distinguent par le fait qu’elles se
scindent en deux groupes : l’un vivant le matin, l’autre commençant la journée au coucher du soleil. Ce fut via la Mer Rouge que l’Éthiopie
put s’enrichir au contact du monde extérieur. Dès l’antiquité, voyageurs et commerçants grecs, chinois, arabes et indiens y pratiquaient le
commerce des aromates. Les pistes caravanières menant à l’intérieur du continent africain permettaient le trafic des encens, plumes d’autruches,
khôl, myrrhe et de captifs notamment pour les Arabes.
Les peuples du Proche-Orient (Hébreux, Phéniciens et Sabéens d’Arabie), s’y mélangèrent pour jeter les bases d’une nouvelle civilisation.
Au cours du millénaire précédant l’ère chrétienne, des groupes d’immigrants sabéens traversèrent le bras de mer séparant le sud de la péninsule
arabique pour s’installer en Erythrée et dans le Tigraï, aux côtés des populations noires. Les immigrants prirent progressivement leurs distances
avec les sociétés d’où ils étaient originaires avant de rompre avec elles ; de leur fusion linguistique, ethnique et technologique avec les populations
négro-africaines locales serait né le royaume d’Axoum. Fondé vraisemblablement au début du Ier millénaire avant l’ère chrétienne, ce royaume
constitua le plus haut symbole de la civilisation éthiopienne. Mais d’autres royaumes avaient précédé Axoum. Ainsi, à Hiehah, des fouilles
archéologiques ont révélé les traces d’un État instauré cinq siècles avant notre ère. Par sa civilisation avancée, celui-ci était suffisamment
puissant, pour avoir édifié des cités riches et rayonnantes. Cependant, Axoum incarne le plus haut niveau de richesses non seulement commerciale,
mais aussi culturelle et militaire atteint par l’Éthiopie. Un négociant d’Alexandrie notait en 523 de notre ère, que les marchands d’Axoum et
d’Adoulis (le principal port du royaume), vendaient leur ivoire en Perse, en Arabie, aux Indes et même à Byzance. Ses navires marchands
jouissaient d’une telle réputation qu’un poète persan osa cette métaphore à propos d’une caravane royale : «
Tel un vaisseau d’Adoulis, dont la
proue fend les flots comme la main du joueur écarte la poussière du sol. ». Envoyé par l’empereur en 531 de notre ère, le moine Julien écrivit,
à l’issu de son séjour : «
Lorsque le roi d’Axoum me reçut, il portait un vêtement en toile de lin rehaussé de broderies d’or et de perles.
Il trônait sur un char doré traîné par quatre éléphants et des flûtistes se firent entendre pendant l’entrevue. » Axoum s’illustrait aussi par
sa langue. Le grec dit
lingua franca à l’époque, y était en usage ; mais avec le
guèze, les Éthiopiens forgèrent leur propre langue littéraire.
Les contacts commerciaux et diplomatiques de l’Éthiopie avec sa puissante voisine l’Égypte furent constants, en particulier lors de la période
ptolémaïque. On sait de source égyptienne que Ramsès II, qui a vécu de 1234 à 1300 avant notre ère. aurait combattu l’Éthiopie. Il est aussi
à noter que les Éthiopiens exercèrent longtemps leur domination sur la côte yéménite où ils avaient érigé des établissements, que fréquentaient
les communautés étrangères, juives notamment Le plus célèbre métis de l’histoire, fut sans conteste Ménélik Ier, fils de la reine de Saba et de
Salomon, roi des Juifs. Ce lien parental se retrouve dans les attendus de la Constitution de 1952 : «
La dignité impériale doit rester perpétuellement
attachée à la lignée d'Haïlé Sélassié, descendant du roi Sahel Sélassié, dont la lignée descend directement, sans interruption, de Ménélik. »
La légitimité impériale du « roi des rois » - « le Négus » ou encore « le lion de Juda », tous titres revendiqués par les monarques salomoniens -,
fut attestée par les textes officiels jusqu’en 1974, date de destitution du dernier d’entre eux, l’empereur Haïlé Sélassié. Dans la Genèse, « Koush »
désigne l’ensemble des territoires d’Afrique noire, situés au sud de l’Égypte dont l’Éthiopie. Le terme Couchi est cependant (et ici et là ) employé
dans les textes sacrés avec un sens ambigu sinon franchement péjoratif : il semble s’appliquer aux Noirs que Noé avait maudits, selon la (tenace)
légende de la malédiction de Cham, sur laquelle nous reviendrons plus loin. Pourtant, dans certains passages des prophéties d’Isaïe, vers
le VIIIème siècle, il est clairement fait état de relations politiques entre les Hébreux et les Couchites dont le peuple - loin d’être alors l’objet
de mépris -, est qualifié de nation « étirée et luisante », ou encore de « vigoureuse et dominatrice » voire de «redoutable» ! L’histoire de
l’Éthiopie est imprégnée d’une dynamique religieuse constante depuis l’avènement du christianisme dans le pays au IVème siècle.
Il semble que cette christianisation soit le fruit du hasard, et non celui de visées politiques.
Sous le règne du souverain Ézena, vers l’an 320 de notre ère. deux laïcs syriens, Edesius et Frumentius, probablement originaires
d’un des établissements gréco-romains du nord de la Mer Rouge, firent naufrage sur les côtes du pays. Conduits à la cour, ils parvinrent à
convertir le roi. Ce fait est contesté par de nombreux éthiopiens qui soutiennent que leur pays a toujours été chrétien, et que l'Ancien
Testament y était connu bien avant la naissance du Christ. La conversion du monarque éthiopien Ézena au christianisme s’accompagna
de graves troubles et entraîna des divisions au sein du royaume, nombre de communautés locales ayant choisi de ne pas adhérer à la
croyance nouvelle et les Juifs, de rester fidèles à leur religion. Des différents courants religieux du monde, c’est l’Église monophysite
éthiopienne qui reste la plus fidèle aux prescriptions de l’Ancien Testament. «
L'Esprit souffle où il veut » nous enseigne l'Évangile. Cet
esprit a soufflé sur le peuple éthiopien, assurent les maîtres orthodoxes du pays : ainsi, parmi les rois mages venus adorer l’enfant-roi
dans sa grotte, le monarque à la peau noire était-il un haut dignitaire éthiopien. Bien des siècles avant le Christ, le psaume 72 de la Bible
annonçait la venue du Messie, et l'adoration des rois de Saba au verset 10. Et l'épître de la messe du jour de l'Épiphanie: «
Ceux de Saba
qui viendront offrir l'or et l'encens en chantant les louanges du Seigneur. » Il est un fait majeur, la communauté chrétienne d’Éthiopie est la
plus ancienne et qui perdure en Afrique depuis des siècles, en dépit des efforts contraires des Coptes. L’empire eut à faire face à d’incessants
conflits internes, en particulier contre les forces de l'Islam qui réussiront à submerger une partie du territoire érythréen et somalien et à convertir
plus du tiers de sa population. Au cours du second millénaire, l’Éthiopie fut assaillie de toutes parts. Des tribus païennes contraignirent plusieurs
monarques de l’époque à abandonner leurs villes, pour devenir (provisoirement) des nomades ; certains déplacèrent leur lieu de résidence,
accompagnés de leurs armées ; d’ailleurs, l’emplacement de la capitale de l’empire, capitale faite d’une multitude de tentes, variait au gré
des humeurs des souverains et de leurs besoins. Lorsque les musulmans envahirent l'est de l’Éthiopie, les royaumes islamiques, avec le
soutien de l'empire ottoman, réussiront à isoler le pays. Du côté chrétien, en dépit de la pression de l’Islam, la théologie et les rites évolueront
jusqu’à l’arrivée au pouvoir des Zagwés ou Za-Agaw (les Agaws.) Cette dynastie avait pris le nom de Zagwé en référence à son fondateur
qu’une légende locale prétend un fils que le roi Salomon eut d’une des servantes de la reine de Saba. Sous le règne de Zagwé, l’Éthiopie
vécut une période de haute spiritualité. Le plus illustre monarque de la dynastie
zagwé fut cependant le roi Lalibela, dont le règne s’étendit
de 1190 à 1225. Un texte hagiographique du XVème siècle retrace la vie du monarque brillant et érudit, et dont un site, à l’emplacement de
l’ancienne capitale Roha, porte le nom. Au début du XIIIème siècle, Lalibela fit tailler à même le roc des montagnes de Lasta, au nord d’
Addis-abeba, un ensemble de monuments monolithiques d’une exceptionnelle beauté, dont pas moins de onze églises sculptées dans le roc.
Ainsi, la basilique Madhane Alem, la plus majestueuse du lieu, qui affecte la forme d’un rectangle, possède quelque cinq nefs. De nos jours
encore, la cité monastique de Lalibela est le théâtre d’importantes cérémonies religieuses. Cette Mecque africaine est devenue, avec Touba
au Sénégal, l’un des hauts lieux saints du continent noir. Les Zagwés y créèrent en quelque sorte une seconde Axoum, aussi sacrée que
Jérusalem ; cela se passait alors que la ville sainte était soumise par Saladin (en 1187).
Tandis que l’Occident chrétien subissait au Proche-Orient de sévères revers face aux armées islamistes, l’Éthiopie conservait
son indépendance et son intégrité religieuse. Le règne des Zagwés allait être brutalement interrompu par le premier empereur de la
deuxième dynastie salomonienne, Yékouno Amlak. Celui-ci transporta la capitale du royaume à Tégoulet, dans la région de Choa.
S’inspirant de Lalibela et de la lignée zagwé, il favorisa une brillante vie culturelle et religieuse. Toujours à l’exemple de ses prédécesseurs,
il s’engagea dans des guerres contre les populations islamisées, païennes ou judaïsées. Une brillante période littéraire allait marquer l’histoire
du pays au cours des cinq siècles qui suivirent. De prestigieux ordres religieux furent créés, tandis que monastères et ermitages se multipliaient.
Des moines éthiopiens, fidèles au monophysisme et à sa liturgie, furent officiellement accueillis à Jérusalem. Dans leur pratique liturgique, les
moines employaient la
langue guèze, l’
amharique étant réservé aux échanges quotidiens. L’un des princes de la dynastie salomonienne,
l’empereur chrétien amhara Amde Tsion, monta sur le trône en 1314. Sous son règne, l’Éthiopie conserva son rayonnement politique
et culturel. Homme rude et de caractère fantasque, Tsion s’illustra de bien des façons ; ainsi, après avoir hérité des veuves de son père,
il incorporait deux de ses sœurs à son harem ; toutes personnes de son entourage qui osaient le lui reprocher étant fouettées en public…
Amde Tsion mena une politique extérieure énergique, bataillant notamment contre les pays musulmans. Puis il y eut dans l’empire (en 1332)
une révolte des Juifs éthiopiens du nom de Falachas, révolte que Tsion réprima avec la dernière énergie. Ce groupe ethnique des Falachas
constitue l’une des énigmes contemporaines les plus ardues. Longtemps marginalisés en Éthiopie, ils firent l’objet de maintes agressions de
la part du pouvoir central avant d’être définitivement vaincus en 1624. La plupart d’entre eux furent évacués vers Israël, en 1985 et 1991
au cours des opérations baptisées « Moïse » et « Salomon. » Les Falachas éthiopiens ne sont pas, tant s’en faut, la seule ethnie d’origine
africaine à se réclamer du Judaïsme. D’ailleurs, l’histoire des migrations de Hébreux en Afrique noire est encore à découvrir. Nous
savons toutefois que, des siècles durant, des groupes hébraïques ont remonté le Nil en direction de contrées africaines, à partir de la
Judée et de l'Égypte. Bien des légendes circulent à ce propos. Un groupe ethnique ghanéen, par exemple, se proclame lui aussi issu
de la lignée du roi Salomon. Et certains historiens prétendent qu’un de leurs royaumes aurait compté une dynastie de quarante-quatre
rois sémites successifs… Les
Lembas du Zimbabwe et d'Afrique du Sud ne mélangent pas le lait avec la viande, et ils se disent issus
d'une tribu juive. Fait troublant, ils pratiquent la bénédiction du vin et se lavent rituellement les mains avant chaque repas. En Erythrée,
les
Tabiban observent le Sabbat et pratiquent la circoncision des garçons au huitième jour de leur naissance, à l’exemple de la communauté
juive. Des Burundis, membres de la faction d'extrême droite Tutsi «
Havila », à partir de la thèse (conçue de toutes pièces par les colons
et missionnaires du XIXème siècle) que leurs ancêtres « venaient du Nord », se prétendent Juifs ; et pendant des décennies, les
Abayudayas,
un groupe religieux de l’Ouganda, se considéraient de même, étant donné qu’
Abayudaya signifie « Juif » dans une langue ougandaise.
Une figure charismatique et mystique est à l'origine de cette construction religieuse, Semei Lwakilenzi Kakungulu. L’homme adhéra tout
d’abord à une secte chrétienne se signalant par son respect du samedi comme jour du Sabbat et par son refus farouche de la vaccination
comme de tous médicaments. Kakungulu, adepte des pratiques extrêmes, souhaitait le respect de tous les commandements mosaïques,
comme celui ordonnant la circoncision. On le lui refusa, prétextant qu’il s'agissait d'une pratique juive. «
Dans ce cas, je suis désormais un Juif »,
rétorqua cet illuminé qui se fit circoncire en 1919, événement qui précipita l'aventure judaïque des
Abayudayas. D’autres groupes en Somalie
et à Djibouti (les Ybirs), prétendent aussi se rattacher au peuple juif ; et de même que les Falachas, les Ybirs revendiquent le droit au retour à Sion.
Ces présumés Juifs, comme d’autres, ne seraient en fait que des « contretypes » résultant de l’adoption de variables religieuses
(authentiques ou déformées) du Judaïsme.
Le cas des Falachas est toutefois bien différent, la question des origines de ce peuple se pose à la fois en termes religieux et ethnique,
son métissage négro-sémitique ne laissant guère de doute. Bien des auteurs soutiennent la thèse que les Falachas seraient les descendants
des compagnons du premier souverain d’Éthiopie, Ménélik Ier. D’autres, sans doute mieux informés tels les rabbins israéliens qui reconnaissent
aux Falachas le statut de « vrais juifs », avancent que cette ethnie serait descendante d’une des tribus perdues d’Israël, la tribu perdue de Dan.
Pour autant leur thèse est discutable. Vers le milieu du quinzième siècle, un autre monarque éthiopien profondément chrétien, Zara Yacob, se
croyant investi d’une mission divine, rédigea son fameux
Mat safa béram (Livre de la Lumière), avant de se lancer dans une série de croisades
contre les émirats musulmans de la côte. Il s’attaquera aussi aux
Falachas, sous le prétexte qu’ils avaient « tué le Christ » ! Ses ardeurs
guerrières furent néanmoins freinées en 1453, lors de la prise de Constantinople par les Turcs. Ceux-ci contrôleront par la suite toute la
côte méditerranéenne, de l’Égypte à l’Algérie, isolant l’Éthiopie des autres pays de la chrétienté C’est ainsi qu’à cause de l’expansion
de l’Islam, que le christianisme éthiopien prit cet aspect conservateur et défensif qu’on lui connaît, encerclés qu’étaient ses adeptes
par les musulmans. Au XVIème siècle, une partie de l’empire passa sous la domination des troupes du bouillant imam Ahmed Ibrahim
dit « Gran » qu’épaulaient les Ottomans. En 1523 l’homme surnommé « le Gaucher », réussit à fédérer l’ensemble des musulmans
de la Corne de l’Afrique pour tenter de s’emparer des bastions de l’Éthiopie chrétienne. Durant sept années, il mena une série de
raids dévastateurs, brûlant les récoltes, détruisant les monastères et massacrant les populations rebelles à toute conversion.
Les Éthiopiens chrétiens appelèrent en renfort les Portugais en vue de se libérer de la menace islamique. Avec à leur tête Christofo
de Gama, fils du célèbre navigateur du même nom, 400 soldats portugais débarquèrent à Massoua, en 1541, pour livrer batailles contre
les troupes musulmanes. L’imam sera finalement vaincu à la bataille de Ouaïana Daga, en 1543. Cette défaite porta un coup fatal à la
propagation de l’Islam en Éthiopie. Le Portugal y envoya des ambassadeurs.
Un chapelain, le père Alvarez, après avoir visité le pays (alors à son apogée), publia une description des mœurs de la civilisation éthiopienne,
ouvrage qui fut aussitôt traduit dans toutes les langues de l’Occident. En 1563, le pouvoir passa entre les mains de Sarsa Denguel, un prince
énergique. Il se fit sacrer empereur à Axoum, renouant avec une tradition abandonnée depuis Zara Yacob. Décidé à déloger les Turcs des
côtes de la Mer Rouge, il assiégea le port musulman d’Arkiko. Le pacha d’Arkiko envoya au roi de magnifiques présents afin qu’il arrête
sa progression. Ce à quoi se rendit Sarsa Denguel. Il fixa la nouvelle capitale de l’empire à Gondar, mais sa décision d’imposer de lourds
impôts aux populations locales fut mal accueillie. Quant au successeur de Sarsa Denguel, Za Denguel, il fut victime d’une opération habilement
menée par les missionnaires espagnols. Le père Paez et plusieurs autres personnes, s’étant fait passer pour Arméniens, parvinrent à se faufiler
à travers les possessions arabes et turques pour atteindre l’Éthiopie. Après avoir appris les langues guéze et amharique, ils provoquèrent une
guerre civile au terme de laquelle l’empereur fut déposé. Cependant, la plus sanglante tentative de conversion menée par les Jésuites eut
lieu sous le règne de Sousneyos. Les Portugais (accourus au secours des Éthiopiens), auréolés de leur victoire sur les troupes musulmanes
de Gran, s’en prirent aux fondations religieuses de l’Empire. Pour soumettre le clergé local à l’autorité du Pape, les Jésuites tentèrent
d’appliquer les mesures dont usa la Sainte Inquisition en Europe. Leur but était clair : ramener l’Éthiopie au sein du « vrai » christianisme,
l’Église orthodoxe éthiopienne restant fidèle au monophysisme dont le principe de base était : «
Le Verbe s’est intimement uni à la chair afin
qu’ils ne forment plus qu’une seule nature. » Or, pour l’Eglise romaine et selon l’interprétation du Pape Léon Ier, le principe essentiel en
est : «
Le Christ est une personne en deux natures distinctes, humaine et divine. » Après avoir ouvert des écoles, les Jésuites engagèrent
une polémique théologique à ce propos, non sans négliger de sordides intrigues de cour. Il y eut bien quelques « conversions », mais l’opposition
du clergé local se manifesta par de violentes réactions populaires.
Toutefois, contre toute attente les Jésuites parvinrent à soumettre à leurs vues le souverain régnant, Sousneyos. Celui-ci, pour
convaincre son clergé d’accepter les principes premiers de l’Eglise romaine, décidait d’interdire la célébration du Sabbat.
Les réactions ne se firent pas attendre, et s’ensuivit une terrible guerre civile. Au terme de combats farouches, l’empereur dut
abdiquer (1632). Les Européens furent massacrés, et le nouveau monarque, Fasilidas, expulsa les Jésuites d’Éthiopie.
«
Plus jamais les loups de l’Occident n’asserviront notre Éthiopie », assurait le peuple (et le clergé !) enfin libéré de la menace occidentale.
C’est aussi de cette époque que date le rejet par les Éthiopiens des principes essentiels de l’Eglise romaine. Il n’est pas inutile de rappeler
que la civilisation éthiopienne s’appuie d’abord sur l’interprétation des Ecritures saintes, de la rencontre entre le roi des Juifs Salomon et la
reine de Saba. C’est en quelque sorte la « source » à partir de laquelle découle le symbolisme du premier monarque et de sa filiation
salomonienne. Il fournira, pendant plusieurs siècles, une légitimité spirituelle aux différents souverains régnants. « Il était une fois,
rapporte la légende, une ravissante et énigmatique reine, rendit visite à Salomon, roi des Juifs. De leurs amours naquit un fils... »
Cette reine mythique a longtemps hanté la littérature, les arts, et plus généralement l’imaginaire occidental. Pourtant, ce personnage
n’occupe guère que treize versets du premier
Livre des Rois, versets qui furent repris dans le second
Livre des Chroniques. Dans
l’évangile de Mathieu, figure également une allusion à une mystérieuse souveraine dont l’appellation est :
Reine du Midi. Comme la reine
de Saba, cette souveraine serait originaire de riches contrées, identifiées à l’époque comme un royaume d’où partaient des caravanes
en vue d’approvisionner en produits « exotiques » les peuples du Proche-Orient avec qui les Sabéens avaient, depuis des lustres, tissé
des relations commerciales et politiques. Leur reine - nommée « de Saba », « Bilqis » ou « Makéda » -, était perçue comme une magicienne,
dépositaire de savoirs occultes. Les plus superstitieux des Sabéens assuraient que cette Reine du Midi aurait été enfantée par des
djinns.
Démone à mi-chemin entre l’homme et l’animal, elle aurait un pied de chèvre et un mollet velu, et était thaumaturge. Pour les Éthiopiens,
cette souveraine étrangère préfigure la sagesse, puisqu’elle est celle qui vient des confins du monde pour s’incliner devant la puissance de
Salomon et de son Dieu. La reine de Saba donna un fils au roi des Juifs, Salomon. L’enfant, nommé Ménélik, ira étudier à Jérusalem auprès
de son père. A son retour du pays hébreu, Ménélik emmena avec lui les
Premiers nés de Palestine et une douzaine de jeunes lévites (prêtres),
représentants hypothétiques des douze tribus d’Israël mais aussi les ancêtres des Juifs noirs
falachas. Avant de quitter Jérusalem, ces lévites
se seraient emparés des Tables de la Loi et de l'Arche d'Alliance (sellata Moussé), à l’abri dans le Temple. La genèse de l’histoire peut être
résumée comme suit : la Bible nous dit que Dieu confia à Moïse les Dix commandements, gravés dans la pierre.
Le patriarche rangea les précieuses Tables de la loi dans un coffre : l’Arche d'alliance. Celle-ci fut transportée à Jérusalem par le roi
David. Salomon, troisième roi d'Israël, fit construire un Temple dans cette cité - dont il ne reste aujourd'hui que le Mur des Lamentations -,
pour y placer le tabernacle renfermant l'Arche sacrée, symbole du pouvoir divin. Selon une certaine légende de ce pays, Salomon aurait
confié à son fils une copie de l'Arche afin qu’il l’emporte avec lui en Éthiopie. Mais il existe une autre version dans laquelle il est dit
qu’Azarias, grand prêtre du Temple faisant partie de l’escorte de Ménélik, aurait dérobé l’Arche sur ordre du futur roi ; une autre
version prétend qu’Azarias aurait simplement échangé la copie contre l’original et ce, à l'insu des prêtres de Jérusalem.
En arrivant en Éthiopie, l’escorte de Ménélik déposera l'Arche d'Alliance et les Tables de la Loi dans l’un des premiers
lieux saints qu’il fit construire à Axoum. Ménélik, devenu roi, fera du Dieu des Hébreux la divinité officielle de l'Éthiopie et
d’une partie de l’Afrique, et « hébraïsera » son peuple vers 950 avant notre ère. Avec l’Arche en sa possession, l’Éthiopie devenait,
toujours selon la légende, le
vérus d’Israël ou encore « la Nouvelle Sion. » Il est un fait, nombre d'Éthiopiens affirment de nos jours que leur
pays possède les vraies Tables de la Loi. Quant aux autres civilisations négro-africaines, de façon quelque peu différente de celle des
Égyptiens, des Nubiens et des Éthiopiens, plusieurs Etats ont bâti, et conservé pendant des siècles, des organisations politiques, sociales,
économiques et culturelles certaines. Il serait difficile de les passer toutes en revue. Les royaumes du
Ghana, du
Mali, de
Mandé, de
’
Ashanti, des
Haoussas, du
Bénin - aux structures élaborées par les
Songhaï ou les
Yoroubas -, rivalisèrent de puissance et de raffinement
chez les peuples noirs, pendant plusieurs siècles. Quelques-uns - comme Ghana et Mali -, ont même vu leur rayonnement dépasser
le cadre du continent.
Extraits de : l’Eclipse des Dieux
Editions Du Rocher / Le Serpent A Plumes, Paris 2006.
Tidiane N’Diaye
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