LAT DIOR

Au Sénégal (pays voisin de la Guinée), beaucoup de notables, pour différents motifs,
se sont aussi élevés contre la traite et l'occupation coloniale. Le plus combatif
d’entre eux était
Lat Dior. En 1848, ce grand résistant naquit au village de
Keur Amadou dans la région nord-est du Cayor, territoire situé entre Saint-Louis
et Dakar. Le Cayor était le royaume le mieux organisé et le plus puissant du Sénégal.
Contrairement à certaines idées reçues, les royaumes africains n'étaient pas tous
machistes. Les femmes y ont toujours joué un rôle important dans l'organisation
politique, sociale et souvent militaire. La liste des femmes ayant laissé leur
empreinte dans la mémoire des griots est longue. Parmi les plus célèbres,
Ahmose Nefertiti
une grande reine noire d'Egypte, guerrière élevée au rang de déesse,
elle marque l'une des périodes les plus radieuses de l'illustre empire. La
reine Tiyi,
mère d'
Akhénaton fut à l'origine du monothéisme en proclamant Aton dieu unique.
L'Ethiopienne
Makédia, maîtresse du roi Salomon,
reine de Saba était
la mère et conseillère de Ibn El Hakim. Ce dernier, petit-fils du roi David,
après un séjour à Jérusalem où il fut consacré roi, régnera en Ethiopie sous le nom
de
MénéliK 1er en inaugurant une longue lignée de souverains dont le dernier
sera le Négus Haïlé Sélassié. Les trois reines
Ranavalona (I, II et III),
souveraines courageuses, ont fait respecter Madagascar à l'extérieur.
D'autres femmes africaines célèbres ne régneront pas mais leur rôle fut souvent
déterminant dans la destinée ou la politique de leurs futurs monarques de fils à
l'image de Sogane Touré, mère du conquérant et résistant
Samory Touré ; Nandi,
mère du plus grand souverain, révolutionnaire social et guerrier africain
Chaka Zoulou.
Aussi, les femmes du Cayor n'étaient pas exclues des affaires. Les «
Linguères» (mères, tantes, sœurs et cousines du souverain), étaient d'excellentes conseillères économiques et politiques du monarque et de ses administrateurs. Ces femmes remarquables combattaient également aux côtés des valeureux guerriers du royaume et certaines d'entre elles se distingueront lors des batailles contre les envahisseurs Maures trarzas.
Le souverain régnant à la tête de la puissante organisation du Cayor était le
Damel
(roi). Pour être intronisé, le futur monarque devait appartenir à l’une des sept
familles nobles à succession matrilinéaire du royaume. Quant aux guerriers du royaume,
ils étaient généralement recrutés parmi les populations du Cayor, mais le monarque
sénégalais finira par enrôler un nombre important de captifs dans ses armées. Ces
combattants étaient réputés pour leur bravoure, leur ardeur au combat et leur
fidélité au
Damel. Le premier monarque à régner sur le Cayor était Déthié
Fou Ndiogou Fall en 1549 et il sera suivi de trente autres, dont les plus illustres
furent Birame Yacine Boubou et
Lat Dior. D'une double lignée royale,
Lat Dior était suspecté d'anticolonialisme dès son jeune âge. Rien
d'étonnant qu'à la mort de son frère aîné, le pouvoir colonial décida de l'écarter
de la succession d'un trône qui lui revenait pourtant de droit. À la place de
Lat Dior, les Français installèrent un autre
Damel, Madiodio Fall,
favorable à leur politique et plus malléable. Dans la tradition des grands guerriers
africains, on ne se plie pas avant d'avoir livrer bataille. La première confrontation
eut lieu à Ngol Ngol. Ce sera un échec cuisant pour les troupes coloniales venues au
secours de leur protégé Madiodio. Allié à son chef d'état-major et ami Demba War Sall,
Lat Dior infligea une lourde défaite à l’armée ennemie. Mais cette victoire
devait être de courte durée car les Français reviendront et cette fois, avec de
l'armement moderne jamais utilisé au cours d'une bataille coloniale en Afrique :
des mitrailleuses lourdes et des canons.
Lat Dior sera défait pour la
première fois à Loro en 1864. Le jeune
Damel devait amorcer un repli
tactique qui le mènera au Sine. Maba Diakhou Bâ, le vieux souverain de ce royaume
du Nord-Est du Sénégal, lui offrit le droit d’asile sans toutefois l’aider à reconquérir
son trône. Maba Diakhou refusera de l'extrader après l’avoir converti à l'Islam.
Lat Dior qui était de tradition Tièddo (animiste), se soumit à cette
formalité pour des raisons politiques. Il s’engageait également à aider Maba
Diakhou dans sa guerre sainte. Les objectifs du marabout sénégalais étaient de :
«protéger les cultivateurs, de substituer la justice aux exactions des guerriers
venant des autres royaumes et d'imposer l'Islam aux populations.» Durant des années le jeune Damel
Damel sera l'un des généraux des armées du Sine qui, sous l'impulsion du vieux chef musulman, combattaient l'occupation coloniale en même temps que les mécréants de tout bord. Cette expérience renforçait Lat-Dior dans sa détermination face à l'envahisseur car, après chaque bataille perdue, les troupes coloniales pratiquaient la politique de la terre brûlée. Des villages entiers étaient rayés de la carte et leurs populations déplacées de force, une bien singulière façon de pacifier un pays. A la mort de Maba Diakhou - tué lors d'un combat contre les guerriers animistes Sérères en 1867-
Lat Dior à la tête des armées du Sine réussira la reconquête du Cayor.
Impuissant devant l’enthousiasme et le dévouement collectif des sujets du
Damel,
le gouverneur français Pinet Laprade lui offrit un poste de chef de canton.
Ensuite, les Français se garderont bien de lancer de nouvelles attaques contre
ses armées et au bout de quatre années d'observation, ils signeront un traité
de paix avec le monarque tout puissant en 1871. Après ce traité,
Lat Dior
annexera le royaume voisin du Baol pour coiffer la double couronne de
Damel
du Cayor et Teigne (Duc), du Baol. Sans s'impliquer directement, l'autorité coloniale
tentera des manœuvres de déstabilisation comme l'attaque du Cayor en 1875 par un
de ses pions du moment, le Chef Amadou Chekhou, tour à tour allié ou ennemi des
Français. Cette opération se soldera par un échec pour Amadou Chekhou qui fut
battu par les armées de
Lat Dior à la bataille de Samba Sadio. La guerre
totale deviendra inévitable lorsque l'autorité coloniale décidera de réaliser
son projet de construction du chemin de fer. Cette entreprise gigantesque
consistait à relier Saint-Louis à Dakar pour le transport de l'arachide.
Cinq années de négociation ne permettront pas au pouvoir colonial de faire
plier
Lat Dior. Ce dernier assimilera l'entreprise des Français à un
nouveau moyen moderne permettant d'exploiter encore plus son peuple déjà asservi
et le pillage des richesses du pays. Excédé, le pouvoir colonial décidera en 1883
de destituer le
Damel pour le remplacer par le pro colonialiste Samba Yaya Fall.
Guerriers de Lat Dior
Devant l'énorme force déployée,
Lat Dior préférera amorcer un nouveau repli tactique qui le mènera cette fois chez son cousin roi du Djoloff Alboury N'Diaye, autre résistant à l'occupation coloniale. Le
Damel Samba Yaya Fall sera ensuite remplacé par Samba Laobé Fall. Ce dernier, manipulé par les autorités coloniales, placera officiellement le Cayor sous protectorat français. Cette manœuvre permit aux Français, d'inaugurer le chemin de fer en juillet 1885 en toute «légalité.» La stratégie de diviser pour régner ayant parfaitement fonctionné dans sa première phase, les autorités coloniales feront assassiner Samba Laobé Fall le 6 octobre 1886 et supprimeront les fonctions de
Damel avant de procéder à la division du Cayor en six provinces. C’était sans compter avec le dernier souverain légitime du Cayor qui avait certes plié deux fois mais sans jamais rompre et sa réaction ne se fit pas attendre.
Lat Dior entreprit de visiter les principaux villages du Cayor afin de mobiliser les forces vives contre l'occupant. Le gouverneur de l'Afrique occidentale française (AOF), informé des projets du
Damel sur le sentier de la guerre, décida le 25 octobre 1886 d'envoyer l'armée coloniale pour une action préventive. Mais
Lat Dior prit l'initiative en attaquant l'ennemi au niveau du puits de la localité de Dékhélé. Un combat mémorable et d'une rare violence s'engagea en ce lieu resté symbolique dans l'histoire du Sénégal.
L'art militaire nous enseigne que les grands chefs de guerre ont souvent besoin d'alliance tactique et surtout d'un entourage efficace, tant au niveau des troupes qu'à celui des généraux. Ainsi, au soir du 18 juin 1815, Bonaparte a attendu vainement son chef d'état-major le maréchal Grouchy sur le champ de bataille. Mais en face, son adversaire le général duc de Wellington presque battu a vu arriver pour un renfort inespéré, le général prussien Blücher et ce fut pour la grande armée, Waterloo morne plaine. Soixante-dix ans plus tard, l'un des plus audacieux des résistants africains livrait sa dernière bataille dans une petite localité du Sénégal. Il manqua au bouillant
Damel ce jour-là, son plus fidèle allié et chef d'état-major en la personne de Demba War Sall que les autorités coloniales avaient réussi à retourner en le nommant chef de la confédération des six provinces du Cayor. Seul à la tête de ses troupes,
Lat Dior tombera héroïquement avec ses deux fils et 78 guerriers. Si l'officier commandant la division adverse et quelques sous-officiers étaient français, la présence de Demba War Sall à la tête de redoutables guerriers sénégalais aura été fatale à
Lat Dior. Voici le récit intégral du combat de Dékhélé établi par l'officier commandant le détachement colonial français :
RAPPORT SUR LE COMBAT DE DÉKHÉLÉ
Conformément aux instructions contenues dans la lettre n° 395 de M. le Gouverneur du Sénégal, la division de spahis placée sous mes ordres, montant à cheval dans la nuit du 25 au 26 octobre 1886 pour se porter de Ndande sur Diadié. Lat Dior, à la tête de ses contingents devait se trouver en ce dernier point. Avec ma division, marchaient des cavaliers et des fantassins volontaires, sous les ordres des chefs indigènes Demba War, Ibra Fatim Sarr et Samba Laobé Boury.
Arrivé à Souguère, j'appris par les habitants que Lat Dior et ses partisans avaient quitté Diadié le 26 pour se rendre à Dékhélé, résidence habituelle de ce chef. Ces renseignements me furent confirmés à Diadié où j'arrivais le 26 à 9 heures du matin. Le 27 à 2 heures du matin, la division montait à cheval pour se porter vers Dékhélé, précédée par les cavaliers et fantassins volontaires ainsi que par des spahis envoyés en éclaireurs. À mon arrivée à Thilmakha, j'appris avec étonnement que Lat Dior n'était plus à Dékhélé, qu'il en était parti dans la nuit et se retirait dans la direction du Baol. Ces renseignements étaient erronés ou plutôt donnés de mauvaise foi par les habitants de Thilmakha car, à la sortie de ce village, un espion de Lat Dior, qui fut fusillé avant que je l'eusse interrogé moi-même, avait avoué que son maître se dirigeait vers l'Ouest, dans la direction de Ndande car ce mouvement de Lat Dior se plaçait entre nous et la ligne ferrée.
À 10 heures du matin, je fis occuper le village de Dékhélé par les volontaires et pousser des reconnaissances dans les directions de Thirouguène, Afia et Diouki. A 11 heures, toutes ces reconnaissances étaient rentrées sans avoir rencontré de parties ennemies. Je pris alors position auprès du puits qui se trouve à 2 kilomètres environ de Dékhélé. Les abords de ce puits, sur un rayon de 30 mètres seulement sont sablonneux et complètement dénudés, tandis que les environs, aussi loin que la vue peut s'étendre, sont couverts de broussailles et de hautes herbes, dépassant de beaucoup la tête d'un cavalier à cheval.
Les six premiers chevaux buvaient. Tout à coup, une fusillade épouvantable éclate sur notre droite. Trois chevaux tombent, foudroyés; six hommes sont mis hors de combat. Je rallie aussitôt la moitié des spahis autour de moi pour riposter. Les partisans de Lat Dior au nombre de 250 à 300, divisés en deux groupes, avaient gagné les abords du puits par une marche extrêmement rapide à travers les hautes herbes. Ils nous livraient un combat acharné. Pendant un quart d'heure on se fusillait de si près que beaucoup d'ennemis eurent leurs vêtements brûlés par la poudre. À 11 heures trois-quarts, j'étais presque maître de la situation. Je fis monter 20 spahis à cheval et me portai un peu en avant. L'ennemi était complètement battu. Son chef Lat Dior restait sur le champ de bataille avec ses deux fils et soixante-dix-huit de ses guerriers les plus renommés. Pendant ce combat si court, les spahis avaient fait des pertes énormes : un tiers de l'effectif en hommes et chevaux avait été mis hors de combat. Tous d'ailleurs avaient rivalisé de bravoure et donnèrent les preuves du plus admirable sang-froid. Parmi eux je tiens à distinguer :
Le trompettiste Samba Assa, atteint de quatre blessures, a continué le feu en tirant à genou. Le spahi Mamadou Sy, ayant eu le bras cassé par une balle, a continué le combat jusqu'à la fin avec son revolver. Le spahi Aliou Bâ n'a cessé de combattre qu'à la troisième blessure. Enfin le spahi Samba N'Diaye, vieux soldat médaillé dont l'éloge n'est plus à faire, atteint de deux blessures, a défendu à ses camarades de le relever avant la fin du combat.
Tous ces intrépides soldats se sont montrés si admirables que je me permets de soumettre à la haute bienveillance de M. le Gouverneur un état de propositions de récompenses qu'ils ont si noblement méritées.
Dékhélé, le 27 octobre 1886
Le Capitaine Commandant la division : Valois
(Archives du Sénégal - Fonds A.O.F I-D-48)
Comme à son habitude, l'autorité coloniale s'est appuyée au cours de cette campagne sur l'héroïsme et les qualités de combattants des Sénégalais. Il en sera de même quand il faudra affronter Alboury N'Diaye, Samory Touré et Béhanzin du Dahomey. Après les nombreuses défaites enregistrées au début de leurs campagnes face aux résistants sénégalais, les Français ont très vite compris qu'ils avaient affaire à de redoutables guerriers. Aussi, ils utiliseront ces combattants contre les résistants africains et dans toutes leurs guerres coloniales au sein des mémorables troupes d’assaut de tirailleurs. En outre des Sénégalais qui étaient majoritaires, ils enrôleront dans ces régiment d'autres guerriers venus de toute l’Afrique occidentale française (Mali, Guinée, Haute-Volta ou actuel Burkina Faso et Côte-d'Ivoire). Ces Tirailleurs sénégalais voleront souvent au secours de la France notamment durant le premier conflit mondial où ils se distingueront en bravant les rafales des mitrailleuses lourdes allemandes, pour ouvrir la voie aux poilus. La combativité des soldats noirs était reconnue depuis longtemps. Les troupes du général Hannibal comptaient des soldats noirs que les Romains appelaient les «Ethiopiens.» Tous les Etats musulmans comme le Maroc, avaient enrôlé très tôt, des soldats noirs dans leurs armées. Ils étaient souvent Wolofs (Sénégalais), depuis qu’ils avaient fait leurs preuves dans les troupes almoravides. Ils seront les artisans de la victoire lors de l’assaut livré en 1541 contre la place d’Agadir, tenue par les Portugais. Un des officiers défenseurs devait écrire : Ils luttaient comme des diables, et non comme des hommes. Quant à Napoléon, il avait déjà fait acheter des esclaves noirs, lors de la campagne d’Egypte, pour les intégrer dans les unités de la Grande Armée. Ils combattirent également dans l'infanterie française lors de la campagne de Russie en 1812.
Source : « MEMOIRE D’ERRANCE » Par Tidiane N’Diaye
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