Culture et Histoire



DE LA DÉCOUVERTE DES CARAÏBES A LA TRAITE NEGRIÈRE


PREMIÈRE PARTIE :

C’est le 12 Octobre 1492 que Christophe Colomb aborda, pour la première fois, dans un des îlots de l’archipel des Guanahani (Bahamas) qu’il appela San Salvador : les Capitulations qu’ils possédaient stipulaient que le navigateur serait non seulement amiral pour toutes les îles et terres fermes qu’il découvrirait mais encore vice-roi et gouverneur de ces régions, avec droit de percevoir la dîme de tous les produits des terres nouvelles et un pourcentage sur les bénéfices commerciaux ; de plus, ces droits étaient héréditaires. Dès que les souverains s’aperçurent de l’immensité des terres découvertes, ils s’empressèrent de ne plus tenir compte de ce monopole de fait et accordèrent des licences de départ à d’autres navigateurs. Depuis ce moment là, l’entreprise christophorine est à son déclin. Le 28 Octobre, Colomb aborda Cuba puis parvint en Décembre à l’Ile Espagnole – latinisée plus tard en Hispaniola, la future Haïti – Saint Domingue, avant de retourner vers la péninsule ibérique. Colomb repartit de Cadix le 25 Septembre 1493 ; il atteignit la Dominique dès le 3 Novembre puis découvrit Marie Galante, la Guadeloupe, La Désirade, la série des Saintes-Maries et San Martin. A Sainte-Croix, le premier combat contre les Indiens Caraïbes fut livré. Le 27 Novembre, Colomb retourna à Hispaniola : commença alors la véritable colonisation du Nouveau Monde. La conquête d’Hispaniola permit la découverte du premier placer aurifère (or) du Nouveau Monde et la fondation de la ville de Saint-Domingue ; les conflits entre les Espagnols et les Indiens Arawaks ne tardèrent pas à dégénérer ; de graves exactions furent commises contre les Indiens, provoquant une révolte quasi généralisée. Colomb entreprit la soumission de l’intérieur de l’île : construction de forts, raids primitifs, perception par la violence d’un tribut en or….. Poussés au désespoir, les Indiens tentent deux manœuvres désespérées qui enclenchent, avec le choc microbien, le processus de reflux irréversible de la population. Les Indiens sont écrasés dans les batailles qu’ils livrent contre les Espagnols : Las Casas évalue à 100 000 les montants des pertes dans la seule journée du 24 Mars 1495. Les Indiens fuient devant les raids puis abandonnent leur culture pour chercher refuge dans un genre de vie archaïque de cueillette et de chasse que la densité du peuplement ne permet plus. Lors de son troisième voyage (30 Mai 1498), Colomb regagna Hispaniola où les conflits entre Indiens et Espagnols faisaient que l’île coûtait plus d’argent qu’elle n’en rapportait : 1499 marque la fin de l’histoire américaine de Colomb. Il organisera un quatrième voyage de 1502 à 1504 et trouvera la mort le 20 Mai 1506. Les îles des Grandes Antilles seront conquises à partir d’Hispaniola : Porto Rico en 1508, la Jamaïque en 1512, Cuba de 1511 à 1514, où est fondée la Havane. Saint-Domingue, en 1515-1516, se trouve la capitale d’un premier empire de 300 000 Km2.

Il faut savoir que Colomb avait surtout conçu la colonisation d’Hispaniola selon le modèle portugais qu’il connaissait bien, c’est à dire à partir du monopole d’une factorerie (bureau d’une compagnie de commerce à l’étranger). Cette entreprise fut un échec car l’importance même de sa seconde expédition - une colonisation de 1500 personnes – ne permettait pas l’application des méthodes classiques utilisés par les Portugais en Afrique. Incontestablement, l’objectif premier des voyages de Colomb était la recherche de l’or. Cet or, accumulé par les Arawaks, fut extorqué aux Indiens par l’imposition d’un tribut au début de 1495. Mais les colons voulaient aussi contrôler les lieux de production et avaient besoin pour cela d’une main-d’œuvre indigène importante. Des contingents entiers d’Arawaks furent répartis entre colons. On légalisa et généralisa ce processus qui consistait à assurer l’évangélisation des Indiens grâce à des conquérants recevant en échange la possession gratuite de main-d’œuvre.

Deux problèmes majeurs se posèrent très vite, qui rendirent très précaires la conquête d’Hispaniola : le ravitaillement en alimentation et le dramatique recrutement d’une main-d’œuvre, disparaissant au rythme catastrophique de la dépopulation des Grandes Antilles. La production aurifère diminuait et personne ne pouvait payer les importations de blé. Mais surtout, l’effondrement de la population laissa les conquérants sans main-d’œuvre. Au moment de la découverte, l’Ile espagnole devait avoir environ 3 à 4 millions d’habitants. En 1496, on comptait environ 3.770.000 habitants, en 1508 92 300, en 1510 65 800, en 1518 15 600, en 1540 250 et enfin en 1570 125 ! ! ! ! ! ! ! Le même problème de dépeuplement se produisit à Cuba. Sans aucun doute, les combats militaires furent une des causes de ce dépeuplement. L’envoi d’esclaves indiens en Europe accentua ce processus : en 1495 puis 1498, Colomb fit parvenir à Séville des contingents d’Indiens ; la couronne espagnole s’attacha alors à admettre que les Indiens soumis reconnaissant la religion chrétienne et le pouvoir royal ne pouvaient être vendus comme esclaves. Cette interdiction ne concernait cependant pas les Indiens flecheros caraïbes, adversaires traditionnels des doux Arawaks, et farouchement hostiles aux conquérants espagnols, à Cuba par exemple. L’impact des maladies importées d’Europe constitua une des principales raisons de la catastrophe démographique indienne des îles (on parle de choc microbien généralisé) : dans une proportion énorme (80 % peut-être), ce sont ces maladies qui ont tué (en particulier la rougeole). Faut-il donc s’étonner que dans ces conditions l’arrivée des premiers esclaves africains essaya de compenser les difficultés auxquelles se heurtait la réduction en esclavage des Indiens ? Ecoutons Las Casas : « On peut affirmer que pendant ces 40 années, les infernales et tyranniques cruautés commises par les chrétiens, contre toute justice, ont entraîné la mort de plus de 12 millions d’individus, hommes, femmes et enfants ».

On sait qu’en 1506 un lot d’esclaves noirs, pour la plupart achetés à Lisbonne, fut introduit dans l’Ile Espagnole pour travailler dans les centres aurifères. Les commerçants espagnols entreprenaient des raids sur les côtes de Guinée, malgré le monopole portugais, afin d’aller en Antilles et revenir en Espagne : le commerce triangulaire était né. Certains Noirs furent conduits à participer aux autres combats de la conquista comme le groupe de Pedro de Alvarado au Guatemala ; les plus nombreux résidèrent aux îles comme domestiques et travailleurs des premières plantations. Afin de sauver et de libérer les derniers survivants du dépeuplement, Las Casas lui-même n’hésita pas à prôner une généralisation de la traite des Noirs. En 10 ans (1520.1530), 9000 Noirs furent transportés. En 1548, l’esclavage des Indiens peut être aboli, la traite des Noirs ayant amorcé son rythme infernal. On remplaça donc l’asservissement des Indiens par l’esclavage aussi cruel si ce n’est pire des Noirs. Ensuite commença l’assaut de la seconde Amérique : les îles épuisées, le seul recours des conquérants étaient d’intensifier les conquêtes de la terre ferme (Colombie, Venezuela….). Je ne traiterai pas ici cette seconde colonisation…

DEUXIÈME PARTIE :

A la fin du XVIIIème siècle, le Portugal comptait sur l’augmentation des productions du Brésil avec lequel il était en déficit pour compenser son autre déficit avec les métropoles économiques européennes. La transformation des économies du Nouveau Monde en économies coloniales n’aurait pas été possible si la chute démographique observée au moment de la conquête s’était poursuivie. A partir de 1650, une certaine stabilisation facilite une reprise confirmée au XVIIIème siècle : de 13 millions au milieu du XVIIème siècle, la population américaine approche les 15.000.000 en 1700, 17 à 18 millions en 1750, 20 millions en 1790 et 32 à 33 millions en 1820. En un peu plus de 175 ans, la population de l’Amérique Ibérique aurait ainsi pratiquement doublé, passant de 11.5 millions d’habitants à un peu plus de 23 millions. Cette tendance reflète une augmentation forte de la population blanche, métisse ou mulâtre, multipliée par 6 ou 7 particulièrement dans les îles de la Méditerranée Caraïbes. La population indienne doublerait selon Borah au Mexique sans modifier sensiblement les chiffres globaux puisque Borah réduit d’autant la population blanche. A la catastrophe démographique consécutive à la conquête fait place une longue phase de stabilisation au XVIIème siècle, tendant à renverser complètement la situation et provoquant un nouveau peuplement « métis » grâce à l’apport de population africaine et, dans une moindre mesure, européenne.

Dans le cas de Cuba, la dépopulation indienne fut compensée par l’introduction d’une main-d’œuvre esclave en provenance d’Afrique. Ce processus d’exploitation économique lié au système de plantation fut d’ailleurs général à toute l’Amérique. L’afflux de population noire concerna ainsi trois régions du Nouveau Monde : les Antilles, qu’elles fussent espagnoles, françaises ou anglaises ; les Etats-Unis d’Amérique et le monde du Deep South ; le Brésil et sa région sucrière du Nord-Est. Estimée à 6 500 000, soit 19% de la population pour l’ensemble du Nouveau Monde, la population noire de ces trois seules régions atteignait presque, en 1823, 6 millions d’individus. La population noire du Brésil atteignit presque 2 millions de personnes, plus du double de la population blanche dominatrice, sans compter les mulâtres.

Faut-il en conclure qu’après avoir déstructuré l’économie des formations sociales amérindiennes, la colonisation de l’Amérique ibérique a aussi désintégré les sociétés africaines ? Nous reviendrons sur ce point important ultérieurement. Pour que l’Amérique Ibérique coloniale puisse compter en 1820 environ 2.700.000 « nègres » dont les 2/3 étaient répartis au Brésil, la traite avait été remarquablement organisée. Car les causes de l’augmentation de la population noire en Amérique Ibérique ne tiennent pas à une reproduction annuelle de cette population mais essentiellement à une augmentation du trafic des esclaves et au nombre de plus en plus important de Noirs transportés d’Afrique. Pour exemple, au XVIème siècle, le Brésil reçut 50 000 esclaves et l’Amérique espagnol 75 000 ; au XVIIème siècle, le Brésil en aurait reçu 560 000 et l’Amérique espagnol 300 000 ; et de 1700 à 1810, le Brésil aurait vu débarquer près de 1.900.000 esclaves africains et l’Amérique espagnol 600 000. Le chiffres concernant le volume global de la traite ont varié selon les opinions des auteurs entre 3 et 50 millions d’individus. L’ethno-historien Curtin parle de 7.500.000 personnes en provenance d’Afrique qui auraient débarqué dans le Nouveau Monde, du début du XVIème au début du XIXème siècle. En tenant compte d’un pourcentage élevé de mortalité pendant le voyage (20% pour les deux premiers siècles et 15% pour le dernier), le nombre total des esclaves exportés d’Afrique dans l’espace atlantique serait de l’ordre de 2 millions jusqu’en 1700 et de 7 millions entre 1700 et 1810, soit près de 9 millions en trois siècles ! ! De 1450 à la fin du XIXème siècle, la traite atlantique aurait provoqué le « départ » de près de 11 millions d’esclaves africains sur un total de 20 millions résultant des diverses traites entreprises depuis l’Antiquité.

Certaines régions d’Afrique furent de grandes victimes de la traite (Congo, Angola, Côte du Vent..), celle-ci n’atteignant que plus faiblement l’intérieur du continent. Mais l’ensemble des systèmes traditionnels de production et d’échange furent désorganisés.

L’esclavage des noirs provoqua en Amérique, non seulement un véritable mélange des races (noir-blanc, noir-indien), mais encore la révolte physique ou culturelle des esclaves noirs ce qui permit la résurgence de micro-sociétés nègres en Amérique même où toute une civilisation « afro-américaine » se développa en marge du système colonial « indo-européen ».

TROISIÈME PARTIE :

La traite négrière française :


Reprenons les grandes tendances développées par le professeur Curtis dans son ouvrage de 1969 : de 1450 à 1600, 275 000 captifs africains ont traversé l’atlantique. La moyenne annuelle croît sensiblement, de 600 à 700 au 15ème siècles jusqu'à trois mille huit cent dans les dernières années du siècle suivant. La traite prendra une importance nouvelle dans la seconde moitié du 17ème siècle : un million trois cent quarante et un mille captifs pour l'ensemble du siècle, mais moins de sept mille cinq cent par an de 1601 à 1650,14 700 de 1651 à 1675, plus de vingt-quatre mille en moyenne annuels de 1676 à 1700. L'élan est donné. Ces chiffres sont des ordres de grandeur, sujets à révision. Les informations directes sont, en effet, lacunaires, faussée par la contrebande et les séries doivent être reconstruites, à grand renfort d'extrapolations ou d'estimations fondée sur des données, elles-mêmes peu fiables. Les sites africains de la traite européenne se sont progressivement déplacés vers le sud. La Sénégambie, la Côte du vent (Guinée et Sierra Leone ), la Côte des graines (Liberia), la Côte des Dents (Côte d'Ivoire) et la Côte de l'or (Ghana) qui fournissaient la moitié environ des captifs jusque vers 1740, voient leurs parts décroître considérablement. La côte des esclaves correspond aux actuels Togo, République du Bénin et Nigeria. Juda ou Ouidah (république du Bénin) et Bonny (Nigeria) sont parmi les centres les plus actifs de la traite au XVIIIème siècle. Plus loin, le Cameroun et le Gabon, peu peuplé, ne sont pas très fréquentées par les Négriers. Vient ensuite le Congo des contemporains, qui fournit plus de 40 pour cent des captifs dans la seconde moitié du 18ème siècle. Cette région comportera trois zones d'attraction : la côte d'Angole(Congo actuel) avec ses trois principaux ports, Mabinda, Cabinda et Loango; l'ancien royaume du Congo et l'Angola. À l'est du continent, le Mozambique fournira des travailleurs à l'Amérique après 1780. La traite négrière française est relativement faible, comparé au trafic des anglais et des portugais. Néanmoins, l'importance, mesurée au nombre des esclaves, du domaine français de la caraïbe dépasse celle des possessions britanniques dans la même région, vers 1790: 675000 esclaves, au moins, contre 490 000. C'est poser le problème de la contrebande et dire la nécessité, en même temps que la fragilité des estimations. Double constatation : le 18ème siècle, prolongé jusqu'en 1810, représenterait 68% des 9 millions 566 100 esclaves qui, selon Curtin, auraient été importés aux Amériques, de 1451 à 1870.

Tableau du nombre d’esclaves « importés » par région selon Roger Anstey de 1761 à 1810 :

Sénégambie, Côte du Vent, Côte d’Ivoire, Côte de l’Or : 613 000
Côte des esclaves : Baie du Bénin : 448 400 et Baie du Biafra : 684 200
Congo-Angola : 1 321 000
Mozambique : 21 700
Origine inconnue : 98 003
TOTAL : 3 187 203

Ces chiffres sont évidemment à prendre avec prudence. De 1722 à 1788, les français auraient importé environ 595 741 esclaves dans leurs différentes colonies é savoir la Guadeloupe, la Guyanne, la Martinique et Saint-Domingue.

L'impact de la traite sur les sociétés africaines est également l'objet de controverses. Certains auteurs estiment que l'apport des européens (introduction de plantes nouvelles telles le maïs et le manioc) a pu compenser la ponction démographique (n'oublions pas qu'aux captifs traités s'ajoutent les innombrables victimes des razzias) et ils ont comparé le volume de la traite à celui des migrations européennes (40 millions de départ entre 1840 et 1920). Aucun des experts réunis pour un colloque de l'UNESCO, en 1978, n'a défendu l'idée que la traite avait pu jouer un rôle positif sur le développement de l'Afrique. La traite serait au contraire responsable pour partie du retard économique de l'Afrique parce qu'elle a compromis puis stopper un développement qui se dessinait avant le 15ème siècle. Mais la conférence n'a pu que prendre acte d'un état insuffisant de la recherche, réduite à des hypothèses plus qu'à des certitudes.

Source : Historial Antillais vol III, 1981

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