Culture et Histoire



LA TRAITE TRANSATLANTIQUE


Au cours du transport maritime, un million et demi de Noirs mourront (et près de trois à quatre cent mille membres d'équipages). Nombre de négriers font cependant des affaires en or.

Dans l'Antiquité, les premiers esclaves étaient presque toujours des blancs :

L'esclavage est au moins aussi ancien que les plus vieux textes que nous possédons. Deux mille ans avant J.-C., dans la civilisation de Sumer, on mettait aux esclaves un anneau dans le nez comme aux boeufs et aux taureaux. Un esclave appartenait totalement à son maître qui avait sur lui tous les droits, y compris de le vendre ou le tuer. Un esclave était considéré comme un animal domestique ou un meuble. Les esclaves de l'Antiquité étaient le plus souvent des Blancs. Les esclaves grecs et romains, par exemple, étaient soit des citoyens condamnés à l'esclavage par un tribunal parce qu'ils ne pouvaient payer leurs dettes, soit des prisonniers de guerre, soit des «Barbares», c'est-à-dire des peuples qui ne parlaient pas le grec, voisins soi-disant moins «civilisés» considérés avec un certain mépris par les Grecs. Il y avait peu d'Africains parmi ces esclaves. Les seuls à posséder des esclaves noirs étaient les Egyptiens (mais ils ne pouvaient en faire venir beaucoup car le Sahara était une barrière difficile à franchir), puis les Carthaginois. Très important encore au IIème siècle après J-C., (à l'apogée de l'Empire romain, on comptait à Rome 400000 esclaves pour nourrir 20000 citoyens, soit vingt esclaves pour un citoyen), le nombre des esclaves n'a cessé de diminuer ensuite. Au Moyen Age, la condition des serfs qui les ont remplacés est nettement meilleure: l'esclave est la propriété d'un autre homme, alors que le serf est simplement lié au sort de la terre. Toutefois, on allait encore chercher des esclaves dans les pays slaves et, quand la rive sud de la Méditerranée fut conquise par les musulmans, on a commencé à les prendre dans les pays d'Afrique du Nord. De la fin du Moyen Age, à l'époque de Louis XIV, les «chiourmes» (rameurs enchaînés à leurs bancs) des galères des pays chrétiens étaient formés de Barbaresques, peuples de l'ancienne Barbarie, c'est-à-dire l'Afrique du Nord. Echange de mauvais procédés: les musulmans vendaient comme esclaves leurs prisonniers chrétiens, les uns traitant les autres d'infidèles», et inversement. Au début du XVIIème siècle, il y avait au total, entre le Maroc et la Libye, de 200000 à 300000 esclaves chrétiens dans les ports d'Afrique. Alors que l'esclavage tend à disparaître en Europe, il va renaître ailleurs avec les colonies et leurs plantations issues des grandes découvertes.

La véritable traite négrière commence avec les besoins en main-d'oeuvre des puissances européennes pour leur empire colonial :

Au XVème siècle, pendant leurs expéditions de découverte, les Portugais longent la côte ouest de l'Afrique. Pour financer leurs voyages, ils font prisonniers des Noirs qu'ils revendent comme esclaves. D'abord peu nombreux, ces esclaves vont devenir la principale «marchandise» et permettre la mise en valeur de l'Amérique: leur travail coûte en effet moins cher que celui d'un Blanc libre. C'est la naissance d'un nouveau type d'esclavage et le début de la traite des Noirs et de la fortune des négriers. Ainsi commença l'un des plus importants déplacements de population de l'histoire de l'humanité: la déportation de quelque douze à quinze millions d'hommes et de femmes. Au XVIème siècle, les Espagnols et les Portugais, grace à leurs voyages de découvertes, ont acquis un véritable empire colonial. Puis ce sera la Hollande, la Grande Bretagne, la France... Toutes ces puissances coloniales pratiquent une politique appelée mercantilisme: importer le minimum de matières premières, exporter le maximum de produits fabriqués. Les colonies fournissent à la métropole ce qu'elle ne peut pas produire elle-même. Par exemple, les plantes qu'on ne peut pas cultiver en grandes quantités sous le climat tempéré européen mais qui poussent très bien sous le climat tropical américain: canne à sucre, café, cacao, coton, riz, tabac, indigo. Et ce climat, les Noirs le supportent mieux que les Blancs... En quelques années les plantations de canne à sucre des Canaries espagnoles, de Madère et des Açores voient arriver une dizaine de milliers d'esclaves en provenance du Sénégal, de Mauritanie et du golfe de Guinée. Puis le phénomène gagne les îles portugaises du golfe de Guinée: Sao Tomé, Fernando Po, l'île au Prince deviennent pour un temps les principaux producteurs sucriers du monde. En un siècle, elles font venir plus de 75000 Noirs des côtes africaines toutes proches. Au début du XVIIème siècle, 300000 esclaves venant d'Afrique sont «livrés» en Amérique, mais ils coûtent encore cher et la traversée de l'Atlantique reste un exploit En un siècle, tout va changer. Le problème dramatique de l'effondrement de la population d'Hispaniola (futur Haïti et Saint-Domingue) laissa les conquérants sans main-d'oeuvre (la conquête d'Hispaniola permit la mise à jour du premier placer aurifère du Nouveau Monde). Les conflits entres les Espagnols et les Indiens Arawaks ne tardèrent pas à dégénérer. Ce problème d'effondrement de la population était dû avant tout à ce que l'on a appelé le choc microbien (importation de maladies) ainsi qu'au processus de reflux irréversible de la population. On ajoute à cela les combats militaires et l'envoi d'esclaves en Europe. Ainsi, lors de la découverte d'Hispaniola en 1496, on comptait 3 770 000 indiens; en 1518, on en comptait plus que 15 600 et en 1570 il n'en restait plus que 125 !!!!

Après les Espagnols, les Français et les Anglais occupent peu à peu toutes les îles. Au XVIème siècle, l'Afrique livre 300000 esclaves. Au XVIIème, plus de 1,5 million...

Au XVIIIème siècle, la grande plantation esclavagiste s'installe et se perfeçtionne :

Entre Rio de Janeiro au sud et la baie de Chesapeake au nord, la plantation esclavagiste prend de plus en plus d'importance. Le chiffre faramineux des esclaves importés par l'Amérique grimpe encore au XVIIIème siècle: plus de 6,5 millions. Au nord, la grande plantation bénéficie de l'émigration de la population blanche dans les «treize colonies» anglaises, où le climat est assez favorable. Mais, dans les îles, le climat tropical est terriblement dur: les hurricanes (c'est ainsi qu'on désigne en anglais les ouragans très violents, parfois meurtriers, de la saison d'été dans les Antilles) sévissent régulièrement, emportant tout sur leur passage. Celui du 12 octobre 1780 souffle à plus de 250km/h et fait 7000 morts. La chaleur et l'humidité constituent un système écologique très favorable au développement des microbes et des virus, donc aux épidémies. Ainsi en Guyane, toutes les tentatives d'installation se sont soldées, jusqu'au XIXème siècle, par de véritables hécatombes. La Guyane française a vu ainsi disparaître au cours des siècles plus de 100000 Français, tués par des épidémies. Le Noir, en revanche, passait pour mieux s'adapter au climat et sa "rentabilité" paraissait donc supérieure à celle du Blanc.

Le commerce triangulaire :

Le trafic triangulaire Europe-Afrique-Amérique comporte plusieurs variantes. La traite portugaise relie directement le golfe de Guinée et d'Angola au Brésil : elle est la plus courte et la plus rapide, donc la moins couteuse en capitaux et en hommes. Anglais, Hollandais et Français vont d'abord en Afrique vendre la pacotille européenne contre des esclaves qui seront ammenés en Amérique. Là, ils seront échangés contre un peu d'argent comptant, des lettres de change, mais surtout des produits tropicaux qui seront rapportés et vendus en Europe. La durée moyenne de ce circuit est de 18 mois. Au cours des XVIIème et XVIIIème siècle, la hiérarchie des nations qui pratiquent la traite a évolué. Ce sont d'abord les Anglais et les Hollandais qui dominent. La traite française démarre plus tard (1673) et sur une petite échelle. Au XVIIIème siècle, en revanche, la France dépasse de loin la Hollande et devient, après l'Angleterre, la 2ème nation de traite. Plusieurs petites nations y participent : la Suède, le Danemark; l'Espagne et le Portugal ont un trafic plus faible. Le Brésil enfin occupe une place grandissante et devient pour un temps, au début du XIXème siècle, la première nation marchande de "bois d'ébène".

Les nouveaux produits "à la mode" :

Au XVIIIème siècle, en Europe, de nouveaux goûts apparaissent; les produits tropicaux venant des colonies deviennent à la mode : café, sucre, tabac mais aussi cacao, indigo, coton et riz. De l'aristocratie jusqu'au peuple, toute la société est gagnée par ces nouvelles modes. Bien vite les modes deviennent des habitudes et les habitudes des besoins. Au XVIIIème siècle, les Européens se prennent de passion pour le café au lait sucré : il faut pour cela du café et du sucre donc de plus en plus d'esclaves !! En 1789, à Saint-Domingue, on compte 783 sucreries, 3117 caféteries, 3151 indogoteries et 789 cotonneries.

Le commerce triangulaire : une juteuse affaire pour les régions :

Ce commerce comporte trois étapes :
- d'Europe en Afrique : les négriers vont chercher les esclaves noirs sur la côte occidentale de l'Afrique, entre Gorée (petite île en face de Dakar) et le Mozambique. Les esclaves y sont échangés contre des produits européens vendus aux chefs de tribus : laine, coton, rhum, eau de vie, barils de poudre, fusils....la monnaie d'échange pour le troc est le cauris, petit coquillage des îles Maldives qui sert de monnaie en Afrique depuis l'Antiquité.
- d'Afrique en Amérique : les esclaves sont transportés par bâteaux et vendus par lots appelés "pièces d'Inde" dans l'archipel antillais, au Brésil et dans le sud des 13 colonies qui forment la côte est des Etats-Unis actuels.L'achat se fait rarement en monnaie, mais plutôt en lettres de change ou en produits tropicaux, la "pièce d'Inde" étant utilisée comme unité de compte. Quelques uns arrivent dans l'empire continental espagnol : Mexique, Pérou, Colombie..
- d'Amérique en Europe : ayant vendus leurs esclaves, les négriers retournent en Europe les cales pleines de produits tropicaux. Comme la France ne peut pas absorber tout le sucre et le café que les négriers apportent à leur retour, ces produits sont réexpédiés vers le reste de l'Europe. Au XVIIIème siècle, le commerce de la France est excédentaire : le café représente 1/5 ème de la valeur totale des exportations françaises : c'est énorme. Le but recherché par la politique mercantiliste est atteint : les colonies fournissent à la métropole un excédent de recettes permettrant des rentrées d'or et renforçant la monnaie, tout en économisant des importations coûteuses.

Bernardin de St Pierre déclare : "Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l'Europe (Hic !!), mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir une terre pour les planter et on a dépeuplé l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver".

Qui est-il, cet homme auquel on pense comme à un personnage odieux et impitoyable, une sorte de pirate qui se repaît de coups de fouet et de hurlements? Pour faire le métier de marchand de chair humaine, ne faut-il pas être un monstre dépourvu de toute sensibilité, de tout sentiment?

A quoi ressemble le "négociant en Nègres" ?

Contrairement à l'opinion répandue, les négociants en Nègres des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles ne sont pas des brutes sauvages mais de bons bourgeois de Nantes, de La Rochelle, de Bordeaux ou de Marseille pour la France, de Londres, de Bristol, de Copenhague ou de Lisbonne pour le reste de l'Europe. Ils sont d'origine variée, car le commerce maritime est alors le grand moyen d'enrichissement et d'ascension sociale. Et, c'est vrai, ils sont souvent riches, très riches.

Certians négociants sont des nobles d'autres sont anoblis. Beaucoup ont commencé comme simples capitaines de navire. Le père de Chateaubriand, par exemple. L'écrivain dit de lui: «Il passa aux îles; il s'enrichit dans la colonie et jeta le fondement de la nouvelle fortune de la famille» (Mémoires d'outre-tombe). Ce sont des hommes sérieux, époux honnêtes et bons pères de famille. Et ils sont bien souvent lecteurs des philosophes qui célèbrent les vertus du «bon sauvage» comme le Candide de Voltaire. Si on leur reprochait comme une chose horrible de pratiquer la traite des Noirs, ils comprendraient mal l'injure. Eux, ils font avant tout du commerce. Ils tiennent d'ailleurs à être appelés négociants et non marchands. Ils sont négociants en gros alors que le marchand fait du détail.

L'europe se partage le gâteau africain :

Pour éviter les conflits entre les négociants des différents pays européens qui pratiquent la traite, ceux-ci ont divisé l'Afrique en régions, ou secteurs, et chaque pays s'en est approprié une. Cependant, les Hollandais se sont solidement implantés partout. De la Mauritanie au Sierra Leone, la France se réserve le monopole de la traite avec sa Compagnie française des Indes. Dans l'actuelle Côte-d'Ivoire, les Hollandais ont la haute main sur le trafic des Noirs, avec, pour premier très grand centre de traite, la Côte de l'Or. Sur cette côte s'alignent vingt-trois forts: treize hollandais, neuf anglais et un danois. Les Français sont exclus de cette zone. La Côte des Esclaves forme le second très grand centre de la traite: il correspond au Ghana, au Togo et au Dahomey. Dans l'actuel Nigeria, entre l'embouchure d'Ossé et le Cameroun, la partie la plus peuplée de l'Afrique noire constitue le troisième grand centre de traite que Français et Anglais se disputent. Enfin, le dernier grand centre qui prend de plus en plus d'importance vers le milieu du XVIIIème siècle est formé par le Loango et l'Angola. Parfois, les négriers sont obligés, pour compléte leur cargaison, de s'approvisionner dans deux ou, plus rarement, trois secteurs. Au XVIIIème siècle, ils descendent de plus en plus vers le sud car les sites traditionnels s'épuisent. Certains vont jusqu'au Mozambique, sur la côte orientale.

La bonne conscience des négriers: en les rendant esclaves, ils pensent qu'ils "sauvent les Noirs" :

Tous les négociants ont bonne conscience. Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, la mentalité générale admet l'esclavage comme l'un des éléments indispensables au grand commerce international. Les négociants justifient ainsi leur commerce: l'esclavage existant déjà en Afrique et les esclaves étant vendus par les Noirs eux-mêmes, ou les marchands arabes, il vaut mieux que ce soient des Européens qui les achètent. Les Noirs vont, grâce aux Européens, accéder à la civilisation, ils ne seront plus exposés aux incessantes guerres intestines de l'Afrique. Enfin, et surtout, on pourra les convertir au christianisme et les plus intelligents pourront s'affranchir! Les Africains ne partagent pas cette opinion : avec l'esclavage organisé par l'Europe, l'intérieur de l'Afrique devient hostile aux Blancs, alors qu'elle ne l'était pas jusque-là. Les voies transafricaines,si bien tracées sur les cartes du XVème siècle, disparaissent pour laisser place à la terra incognita du Grand Siècle. Tandis que dans l'opinion européenne le Noir devient le «nègre», objet de mépris, traité dans le meilleur des cas comme un objet ou un grand enfant. L'Europe se rengorge d'un immense sentiment de supériorité envers les «autres» tout comme les Grecs à l'égard des «Barbares». La bonne conscience des négriers est telle que Bryan Edwards, planteur et marchand anglais de la fin du XVIIIème siècle, prétend que les planteurs des Indes occidentales «sont parfaitement innocents de la façon dont la traite est menée». Il n'est pas le seul à écrire cela! James Boswell, un autre planteur, affirme pour sa part que l'esclavage «sauve les Noirs du massacre et de l'intolérable servitude qu'ils eussent soufferts dans leur propre pays et leur permet de jouir d'une existence meilleure» !! Et Richard Drake, négociant américain, se fait le porte-parole de tous les négociants en Nègres lorsqu'il note dans son journal: «Leclerc et moi avons eu une discussion au sujet du commerce africain. Il dit que cela lui répugne et je reconnais que je n'aime pas cela non plus. Mais [...] il faut bien que quelqu'un s'en charge, de ce commerce.» Par ailleurs, la traite a l'appui des rois, des gouvernements et des Églises! Qui pourrait décemment reprocher aux négriers de faire leur travail ? Cet aspect de "soutien" des autorités (églises et gouvernement) apparait très important, cela donne bonne conscience à la majorité des commerçants. L'Edit du Roi concernant la discipline de l'Eglise et l'état et la qualité des négres esclaves aux Antilles de 1685 stipulait : "Déclarons les esclaves être meubles". L'esclave est perçu comme une marchandise.. Petite parenthèse concernant l'église et son rôle : voici un extrait du père Fauque à un groupe de marrons (esclaves ayant essayé de s'enfuir) : "Souvenez-vous, mes chers enfants, que quoi que vous soyez esclaves, vous êtes cependant chrétiens comme vos maîtres (en effet, les esclaves étaient baptisés à leur arrrivée aux Caraïbes, mission salvatrice de l'église façe au païen!), que vous faites profession depuis votre baptême de la même religion qu'eux, laquelle vous apprend que ceux qui ne vivent pas chrétiennement tombent après leur mort dans les enfers. Quel malheur pour vous, si après avoir été esclaves des hommes en ce monde et dans le temps, vous deveniez les esclaves du démon pendant l'éternité. Ce malheur pourtant vous arrivera infailliblement si vous ne vous rangez pas à votre devoir, puisque vous êtes dans un état habituel de damnation....". Pour résumé : esclaves en ce monde, ils peuvent être libres en l'éternité, à condition qu'ils abandonnent toute pratique de liberté en ce monde !!

Le rôle du capitaine est essentiel: de son habileté à négocier dépend la réussite de l'entreprise :

Un bon capitaine doit posséder des qualités exceptionnelles: une grande habileté à négocier avec les marchands noirs, de vraies connaissances de gestion, sans compter un profond savoir des choses de la mer. De la valeur du capitaine dépend bien souvent le succès de l'entreprise. Après celui-ci, le négociant choisit le reste de l'équipage: officiers-majors, chirurgien, maitre d'équipage, tonnelier, charpentier, cuisinier; et enfin les matelots. Au total, trente-cinq à cinquante hommes. Ensuite, le négrier engrange dans les flancs de son navire le matériel et les outils dont auront besoin les spécialistes pendant le voyage: bois, clous, cordages, goudrons, chaînes, menottes, boites à chirurgie, armes, chaudière de cuisine...; et les vivres: pois, fèves, riz, vinaigre pour les esclaves; salaisons de boeuf, porc et morue, biscuit, vin, alcool pour les matelots; vivres frais, légumes, canards, oies, dindes, poules, moutons, sucreries et aussi vins pour les officiers.

Le navire négrier est prêt à lever l'ancre. Dans sa cabine, le capitaine ouvre le journal de bord sur lequel, jour après jour, il notera tous les détails de la traversée. Sur la première page, il écrit «Au nom de Dieu et de la Sainte Vierge soit commencé le présent journal de navigation.» Pendant les premiers jours, quelques surprises peuvent venir troubler la vie du négrier: un ou deux mousses ou matelots manquent à l'appel, ou au contraire un ou deux se sont embarqués en passagers clandestins. Tentés par l'inconnu ou chassés par la misère... Ils le regretteront peut-être, Ces adolescents qui parfois n'ont pas quatorze ans: trois heures de sommeil toutes les vingt-quatre heures, couchés sur le pont à même un vieux matelas; chaque matin, nettoyage du tillac; de mornes repas, toujours les mêmes: fèves, riz avec quelquefois La vie à bord s 'organise. Le capitaine lit et relit les instructions que le négociant lui a remises: le nombre d'esclaves à acheter, la route à suivre, les rives africaines où il jettera l'ancre et achètera des Noirs, les prix à ne pas dépasser. Mais aussi la nourriture à donner aux captifs, les consignes d'hygiène et de discipline, afin qu'aucune maladie ne vienne décimer le troupeau des futurs esclaves. Bientôt le navire négrier parti du Havre, de Bordeaux, de La Rochelle ou de Nantes, file le long des rivages espagnols et portugais. Puis il entre dans le grand large. Il approche les côtes africaines. Un jour, il est en vue de l'îlot de Gorée, en face de Dakar. Le navire avance alors lentement. A intervalles réguliers, il jette la sonde à la mer. Quant on la remonte, tout emplie de sable et de vase, la joie explose, mais la prudence redouble. Il ne s'agit pas d'aller briser l'étrave contre un récif ou l'échouer sur un banc de sable.

L'arrivée en Afrique: sur la Côte des Esclaves, de longues négociations s'engagent entre le capitaine et le roi africain :

En approchant du rivage africain, le navire commence par tirer une salve de coups de canon en hommage à l'autorité du chef local. Il jette I 'ancre. Le lendemain, le capitaine et un ou deux de ses officiers s'embarquent sur un canot pour rendre visite au roi africain local. A son débarquement, le commandant du navire est reçu par le ministre du commerce avec les Blancs. Tout le monde se dirige vers le palais, une résidence parfois luxueuse, divisée en plusieurs batisses. Le roi est là, allongé sur un lit où il fume, entouré de ses principaux conseillers et de quelques-unes de ses femmes. Le capitaine se présente, rappelle qu'il est un sujet du roi de France. Il tend à l'Africain les présents qu'il lui a apportés: eau-de-vie, manteaux galonnés d'or, tricorne à plumet, parasols aux couleurs vives à franges d'or. On aborde ensuite les choses sérieuses. On débat du nombre d'esclaves, de leur prix. Le marin de service remet le nombre convenu de tonneaux d'eau-de-vie, d'étoffes, de fusils, de barils de poudre, de cauris (petits coquillages qui servent de monnaie. Alors le roi donne au yavogan ( l'ordre d'annoncer l'ouverture de la traite. Le gongon, une sorte de cloche, carillonne aux oreilles du peuple l'ouverture du marché aux esclaves. Une partie de l'équipage du négrier descend à terre. Sur la plage, il construit une baraque pour y entreposer les marchandises de troc. Un comptoir est dressé à proximité, destiné àun tout autre type de marchandise: les captifs, que l'on s'apprête à mettre en vente. C'est là qu'aura lieu la transaction qui peut d'ailleurs être assez longue. Les souverains africains utilisent habilement la concurrence entre Européens pour hausser les prix.

De longues files d'hommes enchaînés: les esclaves arrivent de loin, conduits par un marchand. Ils ont marçhé des jours et des jours...

Les esclaves arrivent en longues files, tel du bétail humain, le cou emprisonné dans des sortes de fourches en bois. Ils sont conduits par un courtier noir ou un marchand arabe. Le marchand est en tête. Il a chargé sur son épaule le manche de fourche du premier captif. Chaque esclave porte de même sur l'épaule le manche de la fourche de celui qui suit. Si le marchand veut arrêter la chaîne, il laisse tomber la pièce de bois qui repose sur son épaule. Le premier captif est obligé de s'arrêter, et tous les autres avec lui. D'où viennent-ils, ces hommes et ces femmes à l'air hagard, promis à un si terrible sort? La première source, c'est la guerre. Ou plutôt les razzias. Une tribu en attaque une autre, s'abat à l'improviste sur des villages endormis. Qui n'a pas été tué est emmené, encadré de guerriers l'arme au poing: les captifs sont amenés à la côte pour être vendus. Après viennent les condamnés pour crime, vol, dettes, enlèvements, etc. Parfois même, des familles entières sans ressources, mourant de faim, s'offrent comme esclaves à un maître qui les nourrira en échange. Les marchands noirs ou arabes sillonnent les terres, souvent à plusieurs centaines de kilomètres de la côte, leurs caravanes d'esclaves affluent vers les rades négrières où mouillent les prisons flottantes des Européens La plupart des esclaves sont capturés au cours de razzia dans les villages africains : encerclement, incendies, meurtres, tout est bon pour faire des prisonniers, malgré la résistance des villageois. Parfois, des villages prévenus par certains indices ou par leurs espions, sont sur leurs gardes et tentent d'organiser une résistance. Evacuant leurs huttes à l'avance, ils les entourent d'un large cercle de feu dès que l'ennemi approche. Les récits de lord Palmerson parlent d'eux-mêmes : "Les prisonniers étant faits, on procède au choix. Les individus robustes des deux sexes et les enfants à partir de 6 ou 7 ans sont mis de côté pour former la caravane qui doit se diriger vers la côte. On se débarasse des enfants en dessous de 6 ans en les massacrant !! vieillards et infirmes sont abandonnés, condamnés à mourir de faim. Les prisonniers, hommes, femmes et enfants sont mis en route dès que possible, traversant les sables brûlants et les défilés rocailleux des monts africains, presque nus et sans rien pour protéger les pieds. On stimule les faibles à coup de fouets : on s'assure des plus forts en les attachant ensemble avec des chaînes ou en leur mettant un joug".

Lors d'une véritable «foire aux esclaves», chaque Noir est examiné, scruté, mesuré, pesé, palpé...

Enfin, c'est la côte où attendent courtiers et capitaines. La horde apeurée pénètre dans la cour du comptoir. On ferme la port e. Un examen anatomique commence. Réunis par lots de trois ou quatre, les esclaves, hommes et femmes, sont nus. L'acheteur blanc examine avec soin la bouche, les yeux de chaque esclave. Un esclave en mauvais état vaut moins cher: il y a une réduction pour une taie à l'oeil et pour chaque dent qui manque. On fait courir les esclaves, on les fait sauter, parler, bouger bras et jambes. Tel un maquignon, le capitaine tente de dépister les imperfections, les symptômes d'affection comme ulcère, gale, scorbut, vers... Puis commence avec le marchand d'esclaves la fameuse discusssion sur les prix qui peut être longue. Les rois noirs imposent progressivement des normes plus élevées en quantité comme en qualité des produits d'échange. Quand l'affaire est faite, le lot des esclaves, poignets serrés par des chaînettes, est embarqué à l'aube dans des canots. Les hommes sont dirigés vers la partie avant du bateau : les plus forts sont enchaînés deux à deux par la cheville. Les femmes et les enfants sont entassés à l'arrière. Puis le navire écume les côtes d'Afrique; à chaque arrêt, il achète de nouveaux esclaves : au bout de quelques mois, le navire est bondé. La traite dure de 3 à 6 mois dans des conditions de transport épouvantables .

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