Culture et Histoire



NÉGRITUDE


La négritude est un courant littéraire et politique, créé après la Seconde Guerre mondiale, rassemblant des écrivains noirs francophones, dont Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, Guy Tirolien, Birago Diop et René Depestre notamment. Lié à l'anticolonialisme, le mouvement influença par la suite nombre de personnes proches du Black nationalism, s'étendant bien au-delà de l'espace francophone.

Le mouvement de la négritude se forme à Paris, dans l'entre-deux guerres, quand ces trois jeunes intellectuels déracinés s'associent pour fonder la revue l'Étudiant noir :

La une de l'Étudiant noir, numéro de mars 1935

Ces trois poètes, influencés par le surréalisme, vont se retrouver au Palais Bourbon après guerre, mais ils incarnent des options politiques très différentes. Léopold Sédar Senghor, humaniste et chrétien, recherche les points de jonction entre la France et l'Afrique, au point d'accepter à deux reprises un poste ministériel. Léon Gontran Damas, proche des socialistes, tente de moderniser les structures politiques et économiques de la Guyane. Aimé Césaire, le communiste, demeure un révolté. Le terme Négritude est forgé en 1935 par Aimé Césaire dans le numéro 3 de cette revue des étudiants martiniquais. Il revendique l'identité noire et sa culture, d'abord face à une francité perçue comme oppressante et instrument de l'administration coloniale française (Discours sur le colonialisme, Cahier d'un retour au pays natal). Césaire l'emploiera de nouveau en 1939 lors de la première publication du Cahier d'un retour au pays natal. Le concept est ensuite repris par Léopold Sédar Senghor dans ses Chants d'ombre, qui l'approfondit, opposant « la raison hellène » à l'« émotion noire » :

« Nuit qui me délivre des raisons des salons des sophismes, des pirouettes des prétextes, des haines calculées des carnages humanisés Nuit qui fond toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l'unité première de ta négritude » La naissance de ce concept, et celle d'une revue, Présence africaine, qui paraît en 1947 simultanément à Dakar et à Paris, va faire l'effet d'une déflagration. Elle rassemble des Noirs de tous les horizons du monde, ainsi que des intellectuels français, notamment Sartre. Celui-ci définit alors la négritude comme : « la négation de la négation de l'homme noir ». D'après Senghor, la négritude est « l'ensemble des valeurs culturelles de l'Afrique noire ». Selon Senghor: « La négritude est un fait, une culture. C'est l'ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d'Afrique et des minorités noires d'Amérique, d'Asie et d'Océanie. » Pour Césaire, « ce mot désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l'assimilation culturelle ; le rejet d'une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le politique. » Par la suite, des écrivains noirs ou créoles ont critiqué ce concept, jugé trop réducteur : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore » (Wole Soyinka). Stanislas Spero Adotevi fait une analyse sévère dans son essai Négritude et négrologues : « Souvenir dans la connivence nocturne, la négritude est l'offrande lyrique du poète à sa propre obscurité désespérément au passé. » René Maran, auteur de Batouala, est généralement considéré comme un précurseur de la négritude.


Aimé Césaire
« ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité
ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte
sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l'accablement opaque de sa droite patience. »
Cahier d'un retour au pays natal


Le mot négritude fut créé par Aimé Césaire, vers 1936. Il est employé dans un des premiers poèmes de Léopold Sédar Senghor,


SENGHOR

Le Portrait :
« Il ne sait pas encore
L'entêtement de ma rancœur aiguisé par l'Hiver
Ni l'exigence de ma négritude impérieuse... »


« Je suis d'autant plus libre de défendre le terme, reconnaît Senghor, qu'il a été inventé, non par moi, [...] mais par Aimé Césaire.
Il y a tout d'abord, que Césaire a forgé le mot suivant les règles les plus orthodoxes du français. [...]
Pour revenir donc à la Négritude, Césaire la définit ainsi : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d'être noir, et l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. » (Liberté 3, pp. 269-270.) Césaire emploie le mot avec des sens différents : le mot signifie l'ensemble des noirs comme « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois » ; il signifie aussi conceptuellement « l'être-dans-le-monde du Nègre » selon l'expression de Jean-Paul Sartre dans Orphée noir.


J-P Sartre

C'est logiquement que la remise en cause culturelle d'Aimé Césaire : « Ma négritude n'est pas une taie d'eau morte ruée contre la clameur du jour » fait écho à celle de Senghor : « Ma Négritude point n'est sommeil de la race mais soleil de l'âme, ma négritude vue et vie Ma Négritude est truelle à la main, est lance au poing Réécade. »

Le mouvement de la négritude est ainsi un combat culturel pour l'émancipation, comme l'écrit Césaire dans l'Étudiant noir :
« C'est pourquoi la jeunesse noire tourne le dos à la tribu des Vieux. La tribu des Vieux dit : Assimilation. Nous répondons : Résurrection.
« Que veut la jeunesse noire ?... Vivre. Mais pour vivre vraiment, il faut rester soi... Les jeunes Nègres d'aujourd'hui ne veulent ni asservissement ni "assimilation", ils veulent émancipation... »


LA NÉGRITUDE HIER ET AUJOURD’HUI


Ce qui a assuré la renommée de Senghor, Césaire, Damas et quelques autres, ce que ces noms évoquent encore pour des milliers d'Africains mais aussi d'intellectuels du monde noir, c'est ce mot de négritude dans lequel se sont retrouvés tous ceux de la diaspora noire, éparpillé de par le monde, mais unis par un même destin. Pour cerner ce concept dont Senghor s'est fait le théoricien, nous avons jugé instructif de revenir à l'époque où fut réalisé la première analyse du mouvement littéraire de la négritude et les premières tentatives de définitions, les années 1960. Voici donc tout d'abord un extrait de cette étude où sont rassemblés une dizaine de textes (essais et poèmes confondus) où Senghor utilisait le terme de négritude, et où, à la suite, on évaluera les contenus variables de ce terme en fonction des contextes où Senghor le situait alors.

« Dans quelles circonstances avons-nous, Aimé Césaire et moi, lancé, dans les années 1933-1935, le mot de Négritude ? Nous étions alors plongés, avec quelques autres étudiants noirs, dans une sorte de désespoir panique. L'horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les Colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n'avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, rien écrit, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore... Pour asseoir une révolution efficace, notre révolution, il nous fallait d'abord nous débarrasser de nos vêtements d'emprunts, ceux de l'assimilation et affirmer notre être, c'est-à-dire notre négritude. Cependant, la Négritude, même définie comme « l'ensemble des valeurs culturelles de l'Afrique noire », ne pouvait nous offrir que le début de la solution de notre problème, non la solution elle-même. Nous ne pouvions plus retourner à la situation d'antan, à la Négritude des sources. Nous ne vivions plus sous les Askia du Songhoï ni même sous Chaka le Zoulou. Nous étions des étudiants de Paris et du XXe siècle, de ce XXe siècle dont une des réalités est certes l'éveil des consciences nationales, mais dont une autre, plus réelle encore, est l'interdépendance` des peuples et des continents. Pour être vraiment nous-mêmes, il nous fallait incarner la culture négro-africaine dans les réalités du XXe siècle. Pour que notre Négritude fut, au lieu d'une pièce de musée, l'instrument efficace d'une libération, il nous fallait la débarrasser de ses scories et l'insérer dans le mouvement solidaire du monde contemporain. C'est, au demeurant, la conclusion du Premier Congrès des Artistes et Ecrivains noirs réunis symboliquement à la Sorbonne en septembre 1956 ».

UNE CULTURE DE MÉMOIRE ET D’ÉMOTION


Dans ce texte, daté de 1959, Senghor répète sa définition préférée : la Négritude est « l'ensemble des valeurs culturelles de L'Afrique noire ». Mais il oppose, aussitôt après, la « Négritude des Sources », c'est à dire la situation dans laquelle le nègre se trouvait avant l'arrivée des blancs en Afrique, à la Négritude actuelle, « instrument efficace de libération ». Par rapport à la Négritude première, celle d'aujourd'hui possède une agressivité provoquée par de longues années de domination. La négritude est donc changeante, elle possède une dimension historique que Senghor n'explicite pas, mais dont il est conscient. Mais voyons d'autres textes, toujours de Senghor :
« J'ai souvent écrit que l'émotion était nègre. On m'en a fait le reproche. A tort. Je ne vois pas comment rendre compte autrement de notre spécificité, de cette négritude qui est l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, les Amériques comprises, et que Sartre définit comme une certaine attitude affective à l'égard du monde ».

Nous retrouvons ici la première définition de la Négritude, ensemble des valeurs culturelles noires. Mais, en outre, ces valeurs déterminent une spécificité qui différencie le noir du reste des hommes, en tant qu'elle lui donne une « attitude affective » différente. « Le rythme, qui naît de l'émotion, engendre à son tour l'émotion. Et l'humour, l'autre face de la Négritude. C'est dire sa inultivalence.»

« La monotonie du ton, c'est ce qui distingue la poésie de la prose, c'est le sceau de la Négritude, l'incantation qui fait accéder à la vérité des choses essentielles : les Forces du Cosmos ». Donc attitude affective, rythme et ton spécifiques. Cette sensibilité spécifique du noir imprime à la poésie africaine un rythme et des qualités propres. Ce rythme monotone, incantatoire, permet de communier avec les forces vitales qui dirigent le monde. « Ce qui fait la Négritude d'un poème, c'est moins le thème que le style, la chaleur émotionnelle qui donne la vie aux mots, qui transmue la parole en verbe ». Dans d'autres textes, Senghor revient à la Négritude des sources, à la situation précoloniale, où le noir vivait sans aliénation, ou bien à ce qu'il appelle le « Royaume d'enfance », époque où il vivait heureux dans son lointain village, hors du contact des Européens. « Nuit qui me délivre des raisons, des salons, des sophismes, des pirouettes, des prétextes, des haines calculées, des carnages humanisés. Nuit qui fond toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l'unité première de la Négritude ».

Mais parfois la Négritude désigne sa couleur, sa race méprisée exclue du monde moderne :
« ... la noblesse au sang noir interdite Et la Science et l'Humanité, dressant leurs cordons de police aux frontières de la négritude ».

La négritude de Senghor est alors révolte contre le blanc, refus de se laisser assimiler, affirmation de soi : « Il en est de l'indépendance comme de la Négritude. C'est d'abord une négation, je l'ai dit, plus précisément l'affirmation d'une négation. C'est le moment nécessaire d'un mouvement historique : le refus de l'Autre, le refus de l'assimiler, de se perdre dans l'Autre. Mais parce que ce mouvement est historique, il est du même coup dialectique. Le refus de l'Autre, c'est l'affirmation de soi ».

LA NÉGRITUDE AUJOURD’HUI

Depuis les indépendances africaines la Négritude a subi tant d'avatars que l'on a tendance aujourd'hui à abandonner ce terme comme un vêtement usé qui a trop servi. Et, certes, Senghor lui-même y est pour beaucoup. Par l'usage excessif qu'il en fit. Par sa promotion-transformation du concept de négritude en véritable idéologie, non seulement projet culturel mais projet de société, et, comme l'avanceront certains, alibi politique. Les gloses du président furent là-dessus surabondantes elles offrirent à ses adversaires une excellente cible pour le critiquer ! Le fait d'avoir été imitée par des maladroits ou des grotesques n'a point aidé non plus à asseoir cette philosophie politique nouvelle qu'était devenue la négritude. Les intellectuels africains sont sans pitié ! Nés du Mouvement de la Négritude qui leur donna fierté, confiance et combativité, des professeurs d'université comme Marcien Towa, P. Hountondji, Pathé Diagne, Tidjani Serpos, Stanislas Adotevi, Cheikh Anta Diop (pour ne citer que les plus importants) emboîtèrent le pas à Wolé Soyinka le Nigérien qui avait déclaré : « le tigre ne proclame pas sa tigritude, il saute sur sa proie et la mange». La Négritude comme idéologie fut donc battue en brèche par de nombreux mémoires dont les plus importants furent Négritude et Négrologues (éd. 10/18) et Négritude ou Servitude (éd. Clé, Yaoundé). Et bien entendu chaque critique littéraire actuel (Mouralis, Hausser, Steins) développe ses réticences lorsqu'il aborde le lion devenue vieux, et chacun y va de son coup de pied de l'âne. La Négritude fut un concept opératoire pourtant, s'il en fut, et qui ne cesse de renaître sous d'autres formes et à d'autres niveaux. Le terme est rejeté, mais on récupère les contenus. Qu'est-ce que l'attitude du professeur Jeffreys (USA) qui enseigne l'Afrocentrisme et le rattachement à la civilisation de l'Egypte noire ? Qu'est-ce que le choix de certains architectes africains d'un style « soudanais » pour des immeubles modernes ? Qu'est-ce que le retour à la polygamie d'un certain nombre de cadres du continent noir ? Qu'est-ce qui justifie leur besoin d'avoir beaucoup d'enfants, malgré les chiffres qui dénoncent la croissance démographique affolante dans les cités africaines ?

Senghor vous répondrait : « les valeurs culturelles du monde noir », c'est à dire la Négritude. Qu'est-ce qui explique la tendance qu'éprouvent les hommes politiques africains à s'entourer trop souvent de leurs proches jusqu'à pratiquer ce qu'on appelle le népotisme ? Rien d'autre qu'un sens très fort de la famille, valeur culturelle africaine. Qu'est-ce qui leur enjoint, aussitôt qu'ils sont à la tête d'un service, d'une entreprise, d'un institut, d'un ministère, de se comporter d'une certaine manière, en contradiction fréquente avec leurs principes démocratiques auparavant affirmés et proclamés ? La conception du chef, l'image de l'autorité que se fait l'Africain moyen et qui est lié à son histoire séculaire (ô Pharaon, roi divin !), valeur culturelle du monde noir. On dira aujourd'hui de préférence : réflexe féodal, ou structure archaïque, ou habitude traditionnelle, ou culture nationale... ou encore, identité africaine. Est-ce plus précis ? Seuls ont changé les mots pour dire " chassez le naturel, il revient au galop!" Il demeure aujourd'hui que les intellectuels sont divisés sur la priorité à accorder à cette négritude-identité-civilisation, et que certains s'interrogent davantage sur l'avenir économique, sanitaire, alimentaire même des populations africaines. Et le problème crucial qui se pose est celui de l'articulation de cette identité culturelle avec les nécessités du développement, voire de la survie des pays d'Afrique dans la mondialisation.

SOURCES :
- Tidiane N’Diaye « L’Eclipse des Dieux » Edit Du Rocher, Paris 2006.
- Lylian Kesteloot, extrait de "Césaire et Senghor. Un pont sur l'Atlantique", Editions L'Haramattan, Paris, 2006.


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