LES PHARAONS NOIRS DE LA 25ème DYNASTIE
Enfin si une longue polémique a opposé de nombreux chercheurs sur les origines de la civilisation égyptienne, il y eut cependant une constante
dans ce débat ; l’unanimité sur les origines ethniques des pharaons de la XXVème dynastie dite aussi
« éthiopienne. »
Parce que ces quatre souverains étaient originaires du bassin de Dongola, dans le nord de l’actuel Soudan. Ces monarques appelés pharaons
noirs de la dynastie couchite ont conservé à tort, jusqu’à une période récente, le nom de rois éthiopiens.
Ce nom leur avait été donné dans l’Antiquité, du mot grec
aethiops qui signifie « face brûlée. »
Alors que cette XXVème dynastie était bien Nubienne. Ce pays qui a connu moins d’invasions et de métissage que l’Egypte, s’étendait au Nord de l'actuel Soudan, entre la deuxième et la sixième cataracte du Nil. Après une époque néolithique particulièrement inventive, la Nubie connut l’avènement de trois royaumes successifs avec chacun une capitale différente : celui de Kerma, de Napata et enfin de Méroé. Cette civilisation fut assimilée pendant longtemps à celle d’Égypte, alors qu’elle constituait une entité distincte, avec ses propres caractéristiques géographique, historique et sociale. Au néolithique, ses populations étaient passées du stade de prédation à celui de la production ; de récentes fouilles au Soudan ont mis à jour des objets prouvant, chez ce peuple, une parfaite maîtrise dans l'art de la céramique. L'archéologue américain George Reisner inventa même une classification (en groupes A et C ; périodes de 3700-1500 avant notre ère), pour décrire les différentes civilisations de la Basse Nubie durant cette période, qui fut le début de l'âge du cuivre. La Nubie, dont le nom provient de la racine égyptienne nebou, qui désigne l'or qu'on y tirait, a très tôt suscité les convoitises, notamment celles de son puissant voisin, l’Égypte. Les Nubiens furent d’abord des mercenaires au service des Égyptiens, et constituaient la part la plus importante de leur armée. En les dominant, les Égyptiens leur imposèrent culture et dieux ; et c’est ainsi que Koush fut, dans un premier temps, une province coloniale du Nouvel Empire égyptien. Après avoir recouvré son indépendance, la Nubie agrandira ses possessions, entre 1785 et 1580 avant notre ère. Ensuite Koush constitua, dans le bassin du Nil moyen, un véritable empire, intégrant les autres États de la Nubie dans un système fédéral qui perdurera. Ses habitants, des hommes valeureux et d’une grande probité, étaient alors les véritables seigneurs du Nil. Ce qui inspira à Hérodote, cette remarque sans doute exagérée:
« C’est ici que les hommes y sont les plus grands, les plus beaux, et vivent le plus longtemps. »
Le prophète Isaïe assurait qu’ils avaient frappé de stupeur sa génération. Isaïe, pourtant accoutumé aux envahisseurs venus de tous horizons, écrivait :
« Allez messagers légers, vers une nation à la taille élancée, au visage glabre, redoutable depuis qu’elle existe, marchant droit sur son chemin,
foulant tout aux pieds… »
Ces guerriers noirs à la stature athlétique, fiers de leur bravoure et sûrs de leur dieu infaillible, Amon de Napata, conquirent le royaume d’Égypte vers 730 avant notre ère. C’est le roi Piyé Menkheperret (747-715), surnommé « le Vivant », fils du roi napatéen Kashta, qui fut à l’origine de cet exploit. Il avait organisé une expédition militaire le long du Nil pour défendre ses États, alors sous tutelle des souverains de l'Égypte du sud, la coalition des forces de l’Égypte du Nord avec les Libyens se précisant. Les Nubiens finiront par battre Tefnakht, pharaon de la XXIVème dynastie, et son fils Bocchoris. C’est l’issue de cette guerre qui conduira les Couchites nubiens à s’emparer du trône d’Égypte. Piyé, inaugura ainsi une lignée de pharaons noirs, qui sera celle de la XXVème dynastie. Mais le royaume de Koush fut réellement érigé lors de l’invasion de l’Égypte par les Hyksos. C’est pour aider les Égyptiens du Nord que de nombreux chefs nubiens se rassemblèrent pour mettre sur pied (pour la première fois de leur histoire) une armée des plus imposantes de la région, dont les réputés archers medjous. Conscients de la puissance des Nubiens, les Hyksos avaient bien tenté de se les rallier, en pure perte. Cette alliance avec les Nubiens n’empêcha pas - dès le début de la XVIIème dynastie égyptienne - la quasi-totalité des pharaons du Nouvel empire, de Thoutmosis III à Ramsès II de même que la célèbre reine Hatshepsout, de se vanter d’avoir combattu ou vaincu les Nubiens. La longue histoire de la Nubie peut se diviser en deux phases. D’une part, la période dite « couchite », qui vit donc l’avènement de la XXVème dynastie de pharaons noirs et, d’autre part, le royaume de Napata (650 à 300 avant notre ère.) Le pays fut pendant longtemps au centre des échanges entre l'Afrique subsaharienne et l'Égypte. La capitale, Napata, située à coté de la montagne sacrée du Gebel Barkal, a été fondée sous la XVIIIème dynastie, à partir des vestiges d'une ancienne forteresse. Cette ville fut non seulement un poste stratégique quant aux échanges commerciaux, mais également un centre religieux important. Dès le début de son règne, Piyé soumit totalement l'Égypte, alors affaiblie par des Raméssides, en réunifiant le Nord et le Sud avant de s’en retourner à Napata. La première stèle de l'an 3 rapporte la confirmation de Piyé comme roi d'Égypte et de « tous les pays » et qui porte les couronnes royales reçues d'Amon de Napata. Vers l'an 20 de son règne, le nouveau pharaon noir devait faire face à une coalition des rois du Nord. Il les vaincra une première fois, et s’empara de Memphis. Puis il les soumettra définitivement, préservant ainsi le grand royaume d'Amon. Cette campagne est relatée sur la stèle de la Victoire, au Gebel Barkal. Sous le règne de Piyé, l’empire bénéficia d’une politique de stabilité et de paix. Piyé laissait une large autonomie aux princes soumis, qui régissaient leurs provinces librement. Son ambition était de restaurer la Maât et de préserver l'empire d'Amon de Napata. Maât est dans la mythologie égyptienne, la vénérable déesse symbole de l’ordre cosmique, de la justice et de la vérité, considérée comme la fille du dieu solaire Rê. Elle est représentée avec une plume d’autruche dans les cheveux ou en forme de plume qui est le hiéroglyphe de son nom. Elle symbolise l’équilibre de l’ordre de l’univers et établit le code de comportement des êtres humains, dont s’inspirait Piyé. Ce dernier appliquera un programme religieux grandiose et sans précédent. Couronné à Thèbes, il devint « l'Horus qui a unifié ses Deux-Terres. » Le culte d'Amon s’étendit alors aux villes militaires telles que Pnoubs, Kawa et Napata. Le Nord pacifié, Piyé regagna Napata pour y vivre ses dix dernières années de règne. Il mourra en 715, et repose dans la nécropole d’El Kourou, dans une sépulture royale construite selon le modèle égyptien, soit une architecture pyramidale au lieu du traditionnel tumulus nubien. Le pharaon Shabaka, quant à lui, devait préserver l’unification de l'Égypte et la Nubie au sein de l’empire. Il soumit à l’empire de Koush, la vallée entière du Nil jusqu’au Delta. La grande politique du Proche-Orient amène les Couchites vers l’Asie où la poussée des Assyriens commençait à se faire sentir. Un autre pharaon noir de la XXVème dynastie qui se distingua fut Taharqa Nefertemkhoure (690-664.) Il est généralement représenté avec la « calotte » propre aux rois couchites, sur laquelle se dressent les deux uraeus insignes de la double royauté de la Nubie et de l'Égypte. Successeur de Shabaka, Taharqa - qui est l’un des fils de Piyé et d'une épouse secondaire -, illustra de belle manière ses 26 années de règne, notamment en bâtissant la ville de Semma Bouhen.
Selon la légende, dès ses seize ans il repoussait les Assyriens. L’année même où il monta sur le trône, le roi assyrien Sennacherib détruisit Babylone. Taharqua annonça aussitôt son intention de s’attaquer à la redoutable puissance assyrienne. Il est en conséquence le seul pharaon à être cité par son nom dans la Bible. Excellent administrateur, il instaura un système centralisé quoique doté de souplesse, nommant des fonctionnaires rompus aux affaires économiques, sociales et politiques, pour gérer ce vaste empire morcelé en de nombreuses provinces. Au cours de la construction ou de la rénovation des temples de l’empire, l’Égypte et la Nubie vécurent une période de paix et de prospérité. Taharqa fit ériger, au pied du Gebel Barkal, un temple dédié à Amon qui rivalisait de grandeur avec celui de Karnak. Il rénova à Thèbes d’autres temples : là, il ordonna également l’agrandissement du lac sacré et érigea un kiosque aux colonnes hautes de vingt mètres à la gloire de ses ancetres. En Nubie, il fit de la ville de Kawa le second grand centre religieux, qui deviendra plus tard le lieu d'intronisation des rois couchites. Sous son règne, l’art couchite assimila les normes égyptiennes. En 674 avant notre ère., une attaque des Assyriens contre l'Égypte, le force à battre en retraite vers le royaume de Koush, où il devait mourir en 664. Sa dépouille fut placée dans la pyramide érigée par ses successeurs dans la nécropole de Napata, à Nuri. En 1963, la découverte d'un tombeau à Sedeinga contenant des ossements et des vestiges d'un riche mobilier laisse présumer qu’il s’agit du cénotaphe de Taharqa. Quant au dernier pharaon noir, Tanoutamon Bakaré (664-656), fils de Shabaka, il fut couronné dans le temple d'Amon du Gebel Barkal. Dès le début de son règne, il eut à combattre la rébellion des souverains séparatistes du Nord, qu’il vaincra. Toutefois, cette victoire fut de courte durée car Memphis, qu’il avait perdue puis reconquise, tombera sous les assauts répétés des Assyriens. Tanoutamon se réfugiera à Thèbes. C’est après cette défaite que Assurbanipal intronisera Néchéou Ier souverain du Delta. A la mort de celui-ci, Psammétique Ier, son fils, régnera sur la Haute et Basse Égypte. Quant aux Nubiens, ils furent donc vaincus une première fois à Memphis vers 671 avant notre ère, puis défaite une dernière fois par les Assyriens qui saccageront Thèbes, en 663 avant notre ère. Par la suite et durant quatre siècles, allaient se succéder des souverains qui n’exerceront plus leur pouvoir que sur la Nubie. Ils continuèrent d’adorer le dieu Amon, utilisant pour leurs temples et leurs monuments, l'écriture hiéroglyphique et usant de la langue égyptienne. Cette XXVème dynastie se caractérise par une lignée de pharaons exerçant une politique basée sur l'unification du Nord de l'Égypte et du Sud, jusqu’au royaume de Koush. Alors que les pharaons égyptiens exhibaient un uraeus (cobra fixé sur la coiffe et symbole de leur royauté) les souverains couchites en arboraient deux, expression de l'union des couronnes d'Égypte et de Koush. En proie aux menaces de princes arrogants du Nord ou d'envahisseurs assyriens, les pharaons noirs ont fait preuve de souplesse et de diplomatie, instaurant paix et justice. La Maât avait retrouvé ses apanages, et le culte d'Amon ses droits. Leur art témoigne, tout au long de ces soixante ans de règne couchite, d'une intégration progressive des croyances égyptiennes tout en les encrant plus dans une identité négro-africaine. Les figurations les représentent souvent, sous forme d'un lion, incarnation du pharaon et animal protecteur ou encore sous la forme d'un sphinx. L'architecture funéraire adopte la forme pyramidale, comme en témoignent les nombreux édifices des nécropoles napatéennes. Après la XXVème dynastie, le royaume de Méroé (275 av notre ère.-350) sera l’un des derniers hauts lieux des civilisations négro-africaines de la région. Du fait du pillage de Napata par les armées de Psammétique, la capitale de la Nubie fut déplacée vers le sud à Méroé au niveau de la 4e cataracte, par le roi Arkamani 1er. C’est ainsi que naquit la civilisation méroïtique. Elle fut le résultat des influences égyptiennes mais aussi gréco-romaines qui sont venues se greffer aux traditions négro-africaines. La particularité majeure de ce royaume était son caractère matriarcal : il fut dirigé pendant longtemps par des femmes fortes, capables de prendre la tête de leurs armées contre les Romains. Ces guerrières participaient toujours aux combats. Parmi celles-ci la célèbre Amanisshakhéto qui s'empara de Philae et d'Éléphantine. La civilisation méroïtique reste la dernière à avoir rayonné dans une sphère qui avait connu Kerma et la prestigieuse Napata. Mais toutes ces civilisations négro-africaines du Gebel Barkal, souffrent encore d’un important manque de données. Il reste de nombreux sites dans la région et leurs fouilles permettront sans doute, d'en savoir plus sur la fin mystérieuse de cette civilisation méroïtique. La seule certitude pour l’heure est que dans la région, vers la fin du IVème siècle, le pouvoir méroïtique a fait place à la souveraineté chrétienne d'Axoum, en Éthiopie.
Extraits de « L’Eclipse des Dieux » Tidiane N’Diaye Editions du Rocher, Paris.
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