La Diaspora noire



LA FORMATION DE LA DIASPORA NOIRE DANS LE MONDE
Survie, Résistance et Devenir


Tout au long de la traite et de l'esclavage des Noirs, des mouvements abolitionnistes se sont montrés actifs à travers le monde. Pour autant, les principaux concernés ne baissèrent pas toujours les bras. Les captifs africains ne se sont pas laissés mener à l’abattoir sans réagir. Il y eut déjà des actes de résistance en Afrique, notamment dans les lieux d’embarquement à destination du Nouveau Monde. Pruneau de Pommegorge, employé de la Compagnie des Indes, décrit une de ces révoltes sur la célèbre île de Gorée :

«Cinq cents captifs ont comploté pour massacrer les Blancs. Ils sont trahis par un enfant de onze à douze ans, mis au fer pour petit vol et couché au milieu d’eux sur un cuir de bœuf. Ce dernier va tout dévoiler. Rentrés du travail, les captifs sont encerclés, enferrés et bien goupillés. Le lendemain, ils comparaissent tous. Mais le procès est intenté contre les deux ou trois meneurs qui étaient chefs dans leur pays. Les deux chefs, loin de nier le fait ni chercher des faux-fuyants, répondirent avec hardiesse et courage que rien n’était plus vrai, qu’ils devaient ôter la vie à tous les Blancs de l’île, non pas par haine pour eux, mais bien pour qu’ils ne puissent s’opposer à leur fuite et au moyens qui leur était offert d’aller rejoindre leur jeune roi. Qu’ils avaient tous la plus grande honte de n’être pas morts les armes à la main, , sur le champ de bataille pour lui, mais qu’actuellement, puisqu’ils avaient manqué leur coup, ils préféraient la mort à la captivité. A cette réponse vraiment romaine, tous les autres captifs crièrent d’une voix unanime : Deuguela ! Deuguela ! « Cela est vrai ! Cela est vrai !.» Le conseil de la direction s’assemble pour délibérer. Pour donner un exemple à tout le pays, il fut décidé que les deux chefs de la révolte seraient mis à mort le lendemain devant tous les captifs et les gens de l’île assemblés... Le lendemain, tous les captifs sont assemblés dans la savane. On en fit former un rond ovale ouvert par un bout. Vis-à-vis cette ouverture, on fit placer deux petites pièces de canons, chargées non à boulet, mais de la seule bourre nommée le valet. Enfin à l’extrémité de cette ouverture, les deux chefs de la révolte y furent placés et tués par le maître canonnier et avec la seule bourre de canon. Ces malheureux furent enlevés et jetés morts à quinze pas d’où ils étaient canonnés. Tous les autres captifs, frappés d’un exemple aussi terrible de sévérité, rentrèrent à la captive rie dans la plus grande consternation. Si cette exécution parait terrible et inhumaine, elle est une suite nécessaire du commerce infâme que presque tous les Européens font dans ces contrées.»

La plupart des Africains arrachés à leurs terres ancestrales, se sont mis à conspirer contre les maîtres même bien avant leur débarquement dans le Nouveau Monde. Ensuite, des actions de rébellion menées par des groupes d'esclaves plus ou moins organisés, vont jalonner l'histoire de l'asservissement des peuples noirs partout où ils seront déportés. Ils vont saboter la production, casser leurs outils, désobéir, déserter, agresser ou empoisonner leurs maîtres, refusant ainsi la soumission inconditionnelle.

Les esclaves apprendront à lutter quotidiennement pour conserver ou récupérer un peu de dignité. La première phase de résistance de ces déracinés fut passive. Pour contrer l'entreprise de dépersonnalisation et de déculturation pratiquée par les maîtres, les déportés s'accrocheront à des traditions africaines par le chant, la danse, la religion, les parures, la science des plantes ou la représentation du monde par des objets fétiches. Sévices corporels, avilissement extrême et répressions sanglantes étaient des pratiques courantes dans l’univers esclavagiste. Mais la résistance des déportés y prendra aussi des formes très dures : on ira jusqu'à l'automutilation, l'avortement volontaire, l'infanticide, le suicide - pour que l'âme retourne au pays des ancêtres - ou l'empoisonnement du maître par les plantes toxiques. D'autres esclaves emploieront des formes plus subtiles en feignant la maladie, la stupidité ou en manifestant de la mauvaise volonté dans l'exécution des tâches quotidiennes, voire en détruisant du matériel. Et face à l'ignominie, les redoutables instincts guerriers - un instant contenus -, des plus vieux peuples du monde, vont se libérer pour immortaliser de légendaires épopées sur les pages du temps. Les héros - personnages de tragédie moderne -, en seront le Brésilien Zoumbi, les Américains Gabriel Prosser, Harriet Tubman, les Haïtiens Mackandal, Toussaint Louverture, Dessalines, les Cubains Aponte, Macéo, le Martiniquais Delgrès, les Guadeloupéens Ignace et la Mulâtresse Solitude. Mais aussi, toutes les femmes de la diaspora noire qui, d'une manière affectueusement discrète, ont grandement permis à leurs hommes opprimés, de lever la tête, de se battre et de choisir leur manière de mourir à l'heure de la fin. Des Métis et Mulâtres d’Antigua furent émancipés à la fin du XVIIIème siècle.

Cette longue lutte pour la reconnaissance de leurs droits, avait été soutenue par des mouvements abolitionnistes anglais. Mais beaucoup de ces hommes et femmes issus du mélange de sang entre les bourreaux et leurs victimes, passaient pour des êtres flous, insaisissables et sans identité définie. Partagés entre leurs origines africaines et leurs liens ambigus et éphémères avec les oppresseurs, ils ont souvent choisi le camp des tout puissants maîtres pour quelques avantages existentiels immédiats. Ainsi, détenteurs de titres de propriétés, ces nouveaux libres se fondront dans le moule du système esclavagiste. Ils se mirent à exploiter leurs frères d'infortune, préférant les avantages du système plutôt que de le combattre. Pendant longtemps encore, beaucoup de ces Mulâtres et Métis seconderont les maîtres pour le bon fonctionnement des plantations. Egalement dans les îles danoises, un édit royal octroyait en 1831, la citoyenneté blanche aux Métis et Mulâtres méritants, notamment pour leurs «comportements collaborationnistes» avec les maîtres. Quant aux esclaves noirs, beaucoup déserteront à cause des humiliations quotidiennes et des répressions sanglantes. Ces fuites étaient appelées «marronnage», de l'espagnol cimarron qui veut dire «sauvage fugitif.» Une autre origine du mot est Symaron, nom d’une peuplade située autrefois entre Nombré - de - Dios et Panama. Après une sanglante révolte contre les Espagnols, cette peuplade fut réduite en esclavage. Le marronnage représentait une grande menace pour la stabilité du système esclavagiste au point que les colons et maîtres blancs le qualifiaient de «plaie permanente.» Temporaire ou définitif, le marronage sera constant jusqu’à l’abolition de l’esclave. Les colons vont dresser spécialement des chiens pour chasser les Nègres marrons. Ils constitueront également des milices qui auront pour rôle de poursuivre les esclaves fugitifs et d’empêcher les mutineries. Mais quelles que soient les appellations : Palenqué ou Cumbés en Amérique hispanique, maroon village/hideoud en Amérique anglaise, marronage dans les Antilles françaises, quilombos ou mocambos au Brésil, beaucoup d'esclaves réussiront de véritables Révolutions en fondant des Républiques libres au cœur même du système esclavagiste. Chez les Orientaux, en Mésopotamie, la dynastie des Abbassides avait bâti au VIIIème siècle une brillante civilisation. Elle importa une masse considérable d’esclaves noirs (Zendjs), pour la construction de villes comme Bagdad et Basra. Dans ce pays les Noirs étaient affectés aux tâches les plus rebutantes. Ils étaient parqués sur leur lieu de travail dans des conditions misérables, percevant pour toute nourriture quelques poignées de semoule et des dattes. Les esclaves vont se révolter en 869, sous les ordres de Ali Ben Mohammed. Ils vont piller la ville de Basra, massacrer les habitants et mettre en déroute les troupes envoyées pour combattre l’insurrection. Après s’être affranchis, les esclaves noirs organiseront un embryon d’Etat avec une administration et des tribunaux. Dans cette nouvelle entité autonome, ils appliqueront la loi du talion aux Arabes vaincus qui seront réduits en esclavage et objet de trafic. Ils tiendront pendant plus de 10 ans avant d’être écrasés en 883, par une coalition de troupes envoyées par les califes locaux. La plupart des résistants préféreront la mort les armes à la main plus tôt que la reddition. Dans le Nouveau Monde, au Brésil, le marronnage sera civilisateur car, les esclaves fugitifs qui se cachaient dans la forêt, transmettaient aux populations indiennes les techniques africaines de travail du fer, du bois et la science des plantes. Dans le Nord-Est du pays, des résistants nègres marrons fonderont la République de Palmarès, un quilombo qui fonctionnait « à l'africaine. » De nombreux villages, peuplés chacun selon l'origine ethnique de ses habitants, s'y côtoyaient et vivaient en parfaite harmonie. A Palmarès les esclaves vont réinventer l'Afrique. ils vont instaurer de nouvelles structures de parenté, de pouvoir et tisser de nouveaux liens de solidarité malgré leurs différences ethniques (Bantous, Cabindas, Angolas).

Chacun a reconstitué son village d'origine et transporté ses valeurs traditionnelles sous le commandement d'un chef de village et de conseils des anciens. Les chefs du quilombo avaient réparti les activités quotidiennes en fonction des aptitudes de chacun. Les uns étaient forgerons, vanniers ou potiers tandis que d’autres, cultivaient la canne à sucre, les haricots noirs, l'igname, la patate douce, le maïs, la pomme de terre et le manioc. Les esclaves africains qui étaient pour la plupart d’excellents agriculteurs, civiliseront le Brésil par un travail remarquable de mise en valeur de ses terres. Palmarés sera la première République noire libre et indépendante et qui aura tenu plus d'une centaine d'années. Tous ses habitants participaient aux diverses, manœuvres militaires pour la défense du quilombo et pendant les heures de travail, chacun gardait son armement à portée de la main. À la tête de Palmarès qui comptait plus de 20 000 Nègres marrons, le chef Ganga Zoumba puis Zoumbi. Des années durant, leur armée mena la vie dure aux forces coloniales qui laisseront de lourdes pertes sur le terrain face à des combattants qui se battaient avec les techniques de guérilla africaine (frapper l'ennemi là où il est faible, amorcer un repli tactique là où il se montre supérieur). La République de Palmarès résistera ainsi pendant plus d'un siècle à plusieurs expéditions dépêchées par les puissances coloniales espagnole, hollandaise et portugaise. Mais les résistant de Palmarès vont tomber en 1697, sous les assauts répétés des Portugais. Dans les îles anglaises en 1733 à Saint-John (Antigua), les esclaves se révolteront au cours d’une violente insurrection qui dura plusieurs mois avant d'être durement réprimée par les autorités insulaires. Entre 1736 et 1816, Antigua, La Grenade, La Barbade et Sainte-Croix seront aussi le théâtre de révoltes sanglantes avec prise de places fortes ou d'otages. La rébellion sera encore plus dure à la Jamaïque et en Guyane hollandaise où les Nègres marrons réussiront souvent à imposer par la force, des traités aux Hollandais et aux Anglais. Dans les colonies hollandaises, le traitement réservé aux asservis ne différait guère des autres territoires esclavagistes. Les Hollandais coupaient le tendon d'Achille aux fugitifs et amputaient la jambe droite en cas de récidive. En 1712, les forces françaises vont attaquer la Guyane hollandaise. Après la défaite et la fuite des colons, beaucoup d’esclaves vont en profiter pour gagner la forêt et s’organiser en bandes de Nègres marrons. Ensuite, après le départ des Français, les premiers à faire face au système esclavagiste seront les Nègres marrons appelés Bush Negroes ou Nègres des bois. Au début de leurs actions, les populations indiennes leur apporteront aide et assistance. Les Bush Negroes formeront ensuite leurs propres communautés villageoises à l'africaine. Le chef de ce mouvement était un esclave africain de la première génération du nom de Lanu. Il transmettra à ses compagnons, selon la tradition orale, les valeurs ancestrales de famille, d'honneur et de combativité. Après que les Bush Negroes aient ouvert la voie, d'autres Nègres marrons fonderont les communautés des Oucas, des Bonis - Du nom de leur chef -, des Djukas et celle des Saramacas. Dès 1761, les Hollandais devront faire face à l'insurrection des Oucas. (suite voir Page VISITE)

A la Jamaïque, les esclaves africains de la première génération seront supérieurs en nombre aux Blancs créoles. Comme partout ailleurs où les esclaves étaient nés en Afrique et leur nombre supérieur aux maîtres, ces derniers ont été incapables de réussir la déculturation et d'imposer leur loi. Ainsi, les Nègres marrons de la Jamaïque, sous les ordres d'une femme exceptionnelle et au pouvoir magique, Nanny, fonderont une communauté de Nègres marrons dans les montagnes bleues (région de Portland). Cette femme charismatique d’origine ashanti, n’a pas connu l ’esclavage. Elle s’était enfuie dès sa descente du bateau qui l'a ramenée d'Afrique. Celle que les esclaves surnommaient affectueusement la «mère Nanny», accueillera tous les fugitifs de la région pour mener le combat contre les esclavagistes. Sa communauté disposera d'une puissante armée qui mettra souvent en déroute les soldats anglais et leurs alliés indiens Moskitos. Au prix de multiples actions violentes et de combats gagnés, les Nègres marrons jamaïcains conquièrent le droit de vivre libres et d'exploiter leurs propres établissements, sur des terres indépendantes des colons anglais au fond des montagnes bleues. Par le Traité de Trelawny, ils se verront céder les territoires de Cockpit et des « montagnes bleues » sous l’autorité de leurs chefs Coffe, Accompong, Cudjoe et Nanny. Egalement dans les colonies espagnoles d'Amérique comme au Venezuela, des royaumes de Nègres marrons ont longtemps tenu tête aux esclavagistes. Pour décourager de futurs candidats à la désertion, les colons espagnols prenaient en otage les familles des Nègres marrons pour leur faire subir un régime spécial jusqu'au retour des fugitifs. Mais des hommes d'une trempe exceptionnelle organiseront des camps retranchés (ou Palenqués), avec leurs propres plantations et élevages. Le légendaire Nègre marron Miguel, organisa un Palenqué au XVIème siècle, qui réussira à tenir des décennies. D'autres Palenqués se distingueront également par leur combativité, comme celui de Juan Andresoto dans la région cacaoyère de Yurucuy au début du XVIIIème siècle et celui de Corro que les Espagnols réussiront à faire tomber en 1795. En Colombie les esclaves d'origine bantou constitueront aussi, un royaume de marrons dont le dernier souverain sera Domingo Bioho qui perpétuera les traditions africaines dans le Palenqué de San Brasilia. A Cuba, un Nègre marron, José Aponté, avait dirigé en 1812 un soulèvement sanglant pour abolir l’esclavage. Dès le début de la rébellion contre l'occupation espagnole, beaucoup d’esclaves vont s’allier avec les colons-guérrilleros pour combattre dans les maquis. Ils se verront proposer un marché. En échange de leur engagement dans les armées de Simon Bolívar contre l'occupation espagnole, ils seront libres. Après les Palenqués de Nègres marrons imprenables, les esclaves de Colombie, du Pérou, du Guatemala et du Venezuela entre autres, prendront les armes aux côtés des libérateurs. Comme leurs frères de couleur américains pendant la guerre de sécession, ils mèneront des luttes courageuses. Ainsi en 1868, le premier «Commandanté» d’une Révolution cubaine et principal artisan de la victoire contre les Espagnols sera le général noir Antonio Macèo, surnommé « le Titan de bronze ». Les territoires esclavagistes français connaîtront aussi des révoltes, dont les plus importantes seront directement liées aux événements qui ont suivi la Révolution de 1789. Dans un premier temps, ce grand bouleversement avait fait naître l'espoir et un rêve de liberté dans ces populations depuis trop longtemps asservies. Mais, malgré l'article 1er de la déclaration des droits de l'homme - Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit -, dans certaines colonies françaises des hommes continuaient à naître et à demeurer esclaves. En fait les privilègiés n’abandonnent pas leur domination sans y être forcés. Il est vrai que les actions généreuses des abolitionnistes de l’époque des Lumières, sont un exemple qui incite à ne jamais désespérer de l’humanité. Il est tout aussi vrai que le combat courageux et profondément sincère mené plus tard par Victor Schoelcher, sera efficace et déterminant en faveur de l’abolition définitive de l’esclavage. Il n’en demeure pas moins qu’avec le recul, force est de constater que sans les soulèvements d’esclaves en Martinique dès l’été 1789 et de Saint-Domingue, l’abolition ne serait pas venue d’une volonté charitable des colons voire de certains députés des assemblées issues des deux Révolutions françaises. Pour se maintenir, les royalistes créoles martiniquais n’ont pas hésité à faire appel aux forces anglaises. Aussi, devant l'attente sans résultats concrets sur le terrain, des soulèvements eurent lieu aux Antilles et particulièrement dans l’archipel guadeloupéen (suite voir chapitre VISITE).

Cependant, dans les courageuses luttes de libération de la diaspora noire, après le quilombo de Palmarès au Brésil, les bastions imprenables des Nègres marrons de la Guyane hollandaise et l’héroïque résistance guadeloupéenne, l'une des actions les plus éclatantes s'est déroulée à Saint Domingue. Pendant près de dix ans, les esclaves y avaient tenu sans céder face aux forces françaises. Déjà en 1758, Mackandal, un Nègre marron d’origine guinéenne, avait pris la tête d’une bande d’esclaves révoltés. Ils empoisonneront du bétail et beaucoup de maîtres blancs avant d’être arrêtés. Le leader du mouvement, Mackandal, sera condamné à être brûlé vif. Cela n’arrêta pas la résistance. Un autre Nègre marron, Boukman, prendra aussi la tête d’une rébellion avec ce cri de guerre

«Bondié qui fait soleil qui clairé en haut,
qui soulevé la mer, qui fait grondé l’orage ;
Bondié la zot tendé, caché dans y’on nuage,
Et la li gadé nous, li vouait tout, çà blancs fait
Bondié blanc mandé crimes et par vlé benfêts
Mais dié là qui si bon, ordoném nous vengeance,
Li va conduit bras nous, li ba nous assistance,
Jetté partrait Dié blancs qui soif dlo dans zié nous
Couté la liberté qui palé coeur en nous tous.»

Traduction :

Le bon dieu qui fait le soleil qui nous éclaire d’en haut,
Qui soulève la mer, qui fait gronder l’orage,
Entendez-vous, vous autres, le Bon Dieu est caché dans un nuage,
Et là il nous regarde et voit tout ce que font les Blancs,
Le Bon Dieu des Blancs
Par nous il bénit les bienfaits,
Mais Dieu qui est bon, nous ordonne la vengeance ;
Il va conduire nos bras, nous donner assistance.
Renversez l’image du Dieu des Blancs qui fait venir de l’eau dans nos yeux,
Ecoutez la liberté, elle parle au coeur de nous tous.


A coté de ces actions de rébellion certes nombreuses mais isolées, Toussaint Louverture , un esclave affranchi de 33 ans, soutenu par les Espagnols et influencé par les idées révolutionnaires de liberté et d'égalité, finira par organiser une révolte beaucoup plus efficace dès 1791, en compagnie deBoukman, Biassou et Jean-François. En France, cette première action spectaculaire des esclaves révoltés de Saint-Domingue sera perçue comme une suite de crimes, de viols et d’incendies. Beaucoup d’anti-esclavagistes vont se démarquer du mouvement à l’exception de l’abbé Grégoire qui proclamera courageusement, sa solidarité avec les insurgés. Au prix de très lourdes pertes, le corps expéditionnaire français, mené par Leclerc, viendra à bout de l’armée de Toussaint Louverture. Trahi et capturé, le combattant antillais sera conduit en France. Incarcéré sans jugement, on le laissera mourir de froid dans une prison du Jura en avril 1802. Pour autant, rien n’arrêtera plus le processus amorcé à Saint Domingue avec un phénomène cumulatif de révoltes. Il aboutira à un mouvement généralisé qui va détruire le système esclavagiste colonial et permettre la création d'un Etat indépendant. Egalement le sacrifice de Delgrès, de Ignace et de la Mulâtresse Solitude en Guadeloupe n'aura pas été vain. Les combattants de Saint-Domingue vont durcir leur lutte de libération en apprenant la nouvelle du rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe. A bord de la frégate La Cocarde, les Français avaient embarqué des résistants guadeloupéens pour les abandonner sur une terre lointaine. Clairvaux, un officier général guadeloupéen, réussira à sauter de ce bateau, au large des côtes de Saint-Domingue. A la tête de plusieurs soldats et officiers déportés, il gagnera l’île à la nage. Le général fugitif informera les résistants sur le rétablissement de l’esclavage et le massacre organisé dans son île natale, avant de reprendre avec eux, le sentier de la guerre.

Aux côtés du plus brillant lieutenant de Toussaint Louverture, Dessalines, ils vont infliger une lourde défaite au corps expéditionnaire français. Les armées révolutionnaires haïtiennes vont prendre toutes les places fortes de l’île, obligeant Rochambeau à se livrer à un navire anglais tandis que ses régiments prenaient la fuite. Ensuite, les libérateurs antillais proclameront solennellement, le Ier janvier 1804, l'indépendance de la République libre de Haïti qui deviendra ainsi - après le quilombo de Palmarès au Brésil -, la deuxième République noire peuplée et libérée par d'anciens esclaves, sous l’autorité de Jean-Jacques Dessalines. Entre autres, l'acte de constitution de l'indépendance de la République de Haïti stipulait : Aucun Blanc, quelle que soit sa nation, ne mettra pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriétaire, et ne pourra à l'avenir y acquérir aucune propriété. Après la chute de la monarchie de juillet, la France devait abolir une deuxième fois l’esclavage par le décret suivant :

Le gouvernement provisoire, d’abord réticent, a décrété l’abolition le 27 avril 1848, par crainte d’un soulèvement aux Antilles sur la proposition de Victor Schoelcher :

«Au nom du peuple français, le gouvernement provisoire,

considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ; qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; qu’il est une violation flagrante du dogme républicain :


LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ ;

«Considérant que, si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l’abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus graves désordres ;

Décrète :

Article 1er - L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles. A partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront absolument interdits.


Les conditions d'application de ce décret dans les territoires sous administration française, prévoyaient que tous les esclaves soient affranchis dès 1848 et sans condition. Mais cette situation allait engendrer une telle effervescence politique que les autorités coloniales finiront par imposer l'état de siège en Guadeloupe en 1849 et en Martinique deux ans plus tard. Dans un climat pré-révolutionnaire, les colons accusaient les Mulâtres de vouloir mobiliser les Noirs, pour un affrontement racial contre les Blancs. Il faudra attendre 1871 pour voir le rétablissement du droit de vote. Quant aux îles néerlandaises et anglaises, l’application de l'abolition votée par leurs parlements, y sera progressive et conditionnelle. Les autorités coloniales craignaient de vider brutalement les plantations. Aussi, elles autoriseront les anciens maîtres à imposer aux affranchis, une période de transition dont la durée s’étalait entre 4 et 10 ans. Durant cette période, les nouveaux libres devaient travailler gratuitement à raison de 40 heures 30 hebdomadaires. Devant de telles conditions de prolongement déguisé de l’esclavage, la plupart des affranchis préféreront travailler la terre pour leur propre compte. Ceux d’entre eux qui avaient des économies, achèteront des terres ou en loueront pour les mettre en valeur. Ainsi, nombre d’anciens esclaves profiteront de leur nouveau statut, à Antigua, à la Barbade, à la Grenade, à Sainte-Croix, et à Trinidad, pour exploiter des domaines tels que la production de bananes, de sucre, de noix de muscade ou de cacao, tandis que d'autres seront pêcheurs ou fermiers. Animatrices de ce nouveau type d'économie basée sur le libre-échange, les femmes se chargeront d'écouler une partie de la production sur les marchés et les excédents étaient destinés à l'exportation. La solidarité par le dynamisme de réseaux d'entraide familiaux, sera la principale caractéristique de cette nouvelle société. La femme de la diaspora noire y jouera un rôle particulièrement remarquable. Cependant, il faut dire que le système esclavagiste n'a voulu faire des hommes que des instruments de production et de reproduction (l’homme-étalon). Par l'entreprise de dépersonnalisation, les maîtres ont voulu tuer le guerrier, révolté potentiel, donc dangereux pour l'existence même du système. En évitant de le laisser se fixer des repères, tout esclave pouvait être vendu du jour au lendemain sans avoir à se retourner sur ce qu'il laissait derrière lui. Mais toujours derrière, restait la femme car, cette société où l'homme était totalement déresponsabilisé, reposait grandement sur la femme noire moins dangereuse aux yeux des maîtres. D’un effectif relativement faible par rapport aux hommes (1 contre 4), les femmes de la diaspora noire marquèrent de leur présence tous les points du système. Indépendamment de la charge émotionnelle et du désespoir d'un enfant ou d’un compagnon revendu, elles devaient faire face aux dures épreuves quotidiennes. Elles ont conservé et transmis les valeurs ancestrales de l'Afrique mère, servi d'intermédiaires entre les bourreaux et les victimes pour apporter une touche quelque peu humaine dans cet univers. Par leurs chants et berceuses elles ont été les mères des enfants noirs et maîtresses-mères des esclaves mais ont aussi allaité les enfants des maîtres. Les valeurs héritées de la vieille organisation sociale africaine, leur ont permis d'être les éducatrices, supports et bergères de ce qui pouvait ressembler encore à une cellule familiale jouant ainsi, un rôle capital dans la survie biologique et culturelle de la diaspora noire. Cette indéfectible et remarquable faculté d’adaptation à toutes les situations, a survécu jusqu'à nos jours et fait de ces femmes, des êtres courageux, responsables et selon l’expression créole «yo ni zépaules et reins à yo solides» (elles ont les épaules et les reins solides). Mais longtemps après l’abolition, on a encore coutume de dire, notamment dans la Caraïbe, que les comportements familiaux - omniprésence de la mère, absence physique ou relative du père -, sont hérités de l’esclavage. Il est vrai que ce système déculturant avait créé un modèle de nuptialité adapté à l’économie de plantation en séparant les couples, pour centrer la famille uniquement sur la mère.

Mais il serait un peu simpliste de vouloir fonder certains comportements actuels sur un seul déterminisme historique. Ce serait passer sous silence un siècle et demi d’évolutions diverses depuis l’abolition. D’une part, il est apparu, notamment pour le Sud des Etats-Unis, que la famille esclave a été moins déstructurée qu’on l’a longtemps pensé. D’autre part, la comparaison entre diverses régions ou pays (Antilles françaises, Haïti, République dominicaine, Guyana, Jamaïque), ne met pas en évidence un modèle familial caraïbe mais des situations très diverses marquées en partie par les évolutions historiques depuis l’abolition. Celles-ci ont aussi été très tributaires des différences entre les divers pays colonisateurs. Par exemple, du fait de l’indépendance, Haïti n’a pas subi la pression des autorités coloniales et religieuses pour adopter les comportements de référence et notamment le mariage légal. Tout y a concouru à favoriser le concubinage. Les relations de type "ami", c’est-à-dire unions consensuelles sans cohabitation - courantes dans la Caraïbe anglophone ou même francophone et souvent préalables au concubinage -, étaient une forme de nuptialité absente dans la Caraïbe hispanophone. Comme l’a constaté une étude de l’INSEE, au-delà d’un schéma simpliste d’omniprésence de la mère et d’absence du père, les formes familiales dans la Caraïbe ont évolué et se sont diversifiées, un peu entre tradition et modernité. L’élévation du niveau de formation des hommes comme des femmes, plus ou moins marquée selon les pays, a fini par modifier en partie les relations entre les sexes, mais aussi les comportements. Après l’abolition, les anciens esclaves allaient être confrontés aux aspects sournois et pesants du colonialisme. Les autorités insulaires pour restreindre les libertés individuelles et limiter l'accession à la propriété, mirent sur pied un impressionnant arsenal juridique visant principalement les Noirs. Ces lois contrôlaient les cultures, limitaient les superficies cultivables tout en imposant une lourde pression fiscale aux nouveaux libres. Les planteurs feront venir des immigrés, pour mieux écarter les anciens esclaves du circuit économique et casser le prix du travail. Entre 1847 et 1874, 150 mille ressortissants chinois seront introduits à Cuba pour travailler dans les plantations. Les ressortissants asiatiques seront également 34 mille à immigrer à la Jamaïque entre 1845 et 1917. Quant à la Martinique et la Guadeloupe, 78 mille Coolies y seront amenés pour remplacer les Noirs qui avaient presque tous déserté les plantations. En fait, l’esclavage va se poursuivre jusqu’en 1880 par le biais de l’acheminement de travailleurs indiens pour la plupart «sous contrat» dans le cadre du fameux «Coolie Trade». Ainsi le plus gros contingent sera composé d'Indiens, dont plus de deux millions arriveront entre 1830 et 1870. Main-d’œuvre bon marché, les nouveaux-venus n'en étaient pas moins soumis à des conditions de travail très pénibles. Une situation qui n'était en fait, qu'un prolongement déguisé de l'esclavage, à cette nuance près que les nouveaux asservis disposaient d'un contrat de travail d'une durée de 5 à 8 ans. Cette concurrence organisée par les autorités coloniales et les planteurs fera naître des hostilités entre Noirs et Indiens, ce qui débouchera sur de graves tensions sociales. La dégringolade du cours du sucre n’en sera pas pour autant enrayée. La concurrence de la betterave sucrière sur le marché européen était de plus en plus forte. Il faudra attendre les effets du premier conflit mondial pour re dynamiser le secteur du sucre en perte de vitesse. Néanmoins, le déclin devenait inévitable et la reconversion d'une économie agricole en une économie de type industriel allait rendre ces îles de plus en plus dépendantes des métropoles européennes.

Les insulaires devront consommer des produits importés et produire pour l'exportation. Au plan politique, les colons avaient mis en place dans la presque totalité des îles de la Caraïbe, juste après l'abolition, un système très centralisé. Ces territoires étaient gouvernés par de hauts fonctionnaires qui appliquaient des directives venues de La Haye, de Copenhague, de Londres, de Amsterdam et de Paris. La prise de conscience devait d’abord gagner les soldats antillais revenus désabusés et mécontents, de la première guerre mondiale. Bien qu'ils se soient courageusement battus au service de sa Majesté, ils n'en furent pas moins victimes de discrimination raciale. Les Antillais se voyaient demander s’ils parlaient Anglais et s’ils portaient déjà des vêtements avant d’arriver en Europe. Et ce, par de simples mendiants qui leur demandaient de la charité dans la rue. Quelques-uns uns de ces anciens soldats, furent à l'origine de la constitution de syndicats et de luttes qui amèneront Londres à rétablir progressivement un système électoral dans les années 20 avec mise en place d'instances représentatives locales dans les années 30. Pour évacuer le problème, les Danois préféreront vendre par surprise les îles Vierges aux Américains. Dans le système britannique les populations locales étaient exclues de la gestion de leurs propres affaires. Ces sociétés fonctionnaient à deux vitesses. Au sommet étaient les représentants de Londres alliés aux planteurs. Ces notables faisaient face à la population de couleur qui n'arrivait à se faire entendre que par des grèves très dures et par des émeutes. Les travailleurs de ces îles étaient exploités et sans moyens de défense efficaces face aux patrons. Très bien organisés, ces derniers avaient habilement réussi à bâillonner les syndicats. Une telle situation allait engendrer des tensions sociales, que les lointaines retombées de la dépression de 1929 viendront aggraver. Ainsi, on assistera dans les îles anglophones, à des affrontements meurtriers qui opposeront les forces de l'ordre aux populations locales entre 1935 et 1938. Il faut dire que rien n'avait vraiment changé dans ces îles depuis l’abolition, malnutrition et maladies chroniques y faisaient des ravages épouvantables. En revanche, dans les colonies hollandaises, un certain réalisme politique y poussait les populations locales à la complaisance vis-à-vis des compagnies pétrolières. Cela se traduisait par une relative entente entre les activistes politiques et le pouvoir central à tendance libérale, ce qui évita des tensions. Ce réalisme politique conditionna également l'attitude des syndicalistes et des élites. Ces derniers, préoccupés avant tout par le développement économique de leurs territoires, ne s’engageront pas franchement dans des luttes anticolonialistes. La constitution hollandaise leur permit d'envoyer des représentants au parlement et au conseil des ministres en 1954. La Guyane hollandaise accédait à l'indépendance en 1975 sous le nom de Surinam. Dans les îles anglophones, à l'exception de Trinidad et Tobago du charismatique et nationaliste Dr Eric Williams, toutes les autres îles accéderont à l'indépendance sans vraiment être consultées voire sans la désirer. Elle fut accordée à la Jamaïque et à Trinidad et Tobago en 1962, et à la Barbade en 1966. Pour les autres, il faudra attendre entre 1974 et 1983, pour notamment les îles de la Grenade, de la Dominique, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent, d’Antigua-Barbuda et de Saint Kitts-Nevis. Seules sont restées colonies : Montserrat et les îles Vierges américaines et britanniques. Les effets pervers de la politique d'immigration encouragée au lendemain de l’abolition, pour écarter les anciens esclaves du circuit économique et casser le prix du travail, ont longtemps survécu dans la plupart des îles de la Caraïbe. Cette politique qui a redistribué inéquitablement les cartes, a engendré une nouvelle configuration ethnosociale où bien sûr les héritiers des anciens maîtres tiennent encore le haut du pavé. Dans la Grèce antique, les esclaves affranchis prenaient un nouveau statut de «métèques». Ils resteront pour toujours écartés de la vie politique de la cité. A Rome, les affranchis bénéficiaient de la citoyenneté ce qui leur permettait, en quelques générations, de gommer leurs origines.

En Afrique, les affranchis se fondaient dans les familles réceptrices. Dans le Nouveau Monde, il était difficile aux anciens esclaves de se fondre dans les structures sociales avec leur négritude portée comme une marque indélébile et distinctive qui les vouait au mépris, à l’ostracisme et à une condition misérable. D’une manière générale, dans toutes ces sociétés post-esclavagistes, subsiste encore dans l'inconscient collectif des Métis et des Noirs, un certain complexe d'infériorité vis-à-vis de la couleur blanche. Le Blanc reste encore synonyme de considération voire de réussite sociale, car les descendants des différents acteurs de la tragédie passée sont toujours en présence. Ils évoluent dans un type de relations où certaines règles du passé ont survécu au temps. Aussi, le patrimoine foncier et commercial est-il en grande partie détenu par les descendants des anciens maîtres, tandis que les autres évoluent essentiellement dans la représentation politique ou les professions libérales. L'abolition de l'esclavage est toujours un fait dans la réalité quotidienne des hommes de la diaspora noire mais, la suppression des préjugés raciaux et des barrières sociales mettra longtemps encore à se faire dans les territoires post-esclavagistes des Amériques. Au Brésil, l'abolition de l'esclavage y sera tardive (1888), mais cette société admettra de fait le caractère multiracial de sa formation. Toutefois à l'image des autres sociétés post-esclavagistes, le Brésil instituera une hiérarchisation sociale grandement basée sur la couleur. Dans ce pays, la communauté des déportés africains a conservé des liens très forts avec ses civilisations d'origine. Les valeurs du continent noir y ont été transmises des générations durant par les esclaves. Les négriers y ont certes déporté beaucoup d'esclaves venus de sociétés dites « moins avancées », mais un nombre très important d'Africains des ethnies Fulah, Peul, Manding, Yorouba, Haoussa ou Wolof, y a été acheminé. Ces peuples de la Séné-Gambie (Afrique de l'Ouest), du Mali et plus généralement de l'ex-Soudan occidental, étaient les héritiers d'illustres civilisations à l'image de l'Egypte, des empires du Ghana, du Mali, de Songhaï et du royaume de Ségou. La plupart d’entre eux étaient islamisés, notamment au contact des Almoravides. Comme tous les musulmans de l’Ouest-africain, ces déportés étaient lettrés et avaient été éduqués à l'école coranique d’où leur supériorité intellectuelle vis à vis des maîtres portugais souvent analphabètes. Cette supériorité se manifestait tant sur le plan culturel que sur le plan technique par leur parfaite maîtrise de l'élevage du bétail et du travail des métaux. Beaucoup de ces déportés africains du Brésil connaissaient dans leurs pays d'origine, une organisation militaire, politique et culturelle. Presque tous les Africains de confession musulmane, avaient été initiés à une littérature religieuse écrite en arabe. Ainsi, lors de l'insurrection de Bahia en 1835, le Dr Francisco Gonçalvès chef de la police locale, devait signaler à ses supérieurs que la plupart des Noirs révoltés savaient lire et écrire dans une langue inconnue par lui mais qui ressemblait à de l'arabe. Ce jour-là - 25 janvier 1835 -, en quelques heures, des esclaves yoroubas révoltés, avaient réduit la ville de Salvador de Bahia en poussière.

Bien avant ce soulèvement, la plupart des déportés africains prêchaient la supériorité de l'Islam sur la religion des maîtres portugais. Ils voyaient ces derniers comme des «Yéffers » (mécréants ou païens), mangeurs de porc, «pakhés» (incirconcis) et gibiers d'enfer. Les esclaves non musulmans - dont beaucoup venaient de la côte du golfe du Bénin où s’étaient développées des civilisations animistes comme les empires ashanti et dahoméen -, s'accrochèrent aux dieux animistes ou au culte du vaudou. La tante du roi dahoméen Guézé, déportée par Adandoza, introduira dans le Nouveau Monde, cette croyance africaine encore très répandue au Brésil et dans la Caraïbe. Tous ces facteurs ont été déterminants dans la résistance des esclaves, seul le corps était enchaîné pas l'esprit. La déculturation qui a plus ou moins fonctionné chez beaucoup de déportés africains des Etats-Unis et de certaines îles de la Caraïbe, s'est heurtée au Brésil, à une résistance spirituelle plus efficace. Dans ce pays, les populations africaines ont été à l'origine de la formation d'une société multiraciale sans précédent. Sans occulter les problèmes socio-économiques inhérents à toute société de ce type, le mélange harmonieux entre Africains, Européens et Amérindiens qui s'y est réalisé est un témoignage vivant de la prophétie de Léopold Sedar Senghor (l'Avenir est au métissage). Toutefois, bien que sa composition soit pluriethnique, la société brésilienne fonctionne à deux vitesses. Au lendemain de l'abolition, dans un premier temps les Noirs iront grossir les rangs de la paysannerie rurale. Ensuite, après le déclin économique du secteur agricole, ils émigreront en masse vers les centres industriels du pays. Par sa population de descendants ou de Métis d’Africains (70 millions de personnes), le Brésil est le deuxième Etat noir du monde, après le Nigeria. Pauvre, exploitée et toujours inconsidérée, la population noire demeure au bas de l'échelle sociale comme la principale victime d'une discrimination économique et raciale sournoise et ambiguë. La plupart des 32 millions de Brésiliens qui vivent en dessous du minimum vital appartiennent à leur communauté. Ce sont essentiellement des analphabètes, assistés sociaux, détenus, prostitués ou travailleurs de l'économie informelle. Ils sont également les grands exclus du système éducatif, seulement 5% d’entre eux ont accès à l'université de Bahia alors qu'ils constituent 80% de la population de cette ville. Au Brésil aussi subsiste dans l'inconscient collectif des hommes de couleur, le même complexe d'infériorité vis à vis de la couleur blanche. Il est fréquent de voir des Métis éviter la couleur noire en se qualifiant de «Zébrés», de «demi-mûlatres» ou de «rouges foncés.» Pourtant, une certaine jeunesse noire crie sa Négritude de plus en plus fort avec des slogans comme «Eu sou Negro» (Je suis noir). Comme ailleurs, cette jeunesse utilise la musique comme vecteur - dans les écoles de samba et dans les blocos -, pour dénoncer le système. Cette forme d ’expression, dite Axé music, est très appréciée de la population et a également emballé une grande partie des médias. Un succès qui a poussé le cinéaste américain Spike Lee, à réaliser un vidéo-clip avec Michael Jackson accompagné par ces groupes de jeunes Afro-brésiliens. Pourtant dans les endroits chics fréquentés par les Américains, les Européens et les Brésiliens blancs - cercles de jeux, palaces et boîtes de nuits branchées -, les Noirs sont toujours mal accueillis et souvent interdits d'accès. Pourtant, en 1951 fut votée la loi 1390 interdisant la discrimination dans les services publics et privés. Cette disposition n'a pas changé grand chose dans la situation de la diaspora afro-Brésilienne. En janvier 1995, le tribunal régional du travail de l'Etat de Santa Catarina donnait raison à Vicenté Francisco Do Espirito Santo, un cadre noir, ingénieur électronicien, licencié d'une entreprise publique d'électricité (Electrosul), à cause de sa couleur. En majorité cantonnée dans les banlieues pauvres et les favèlas, la population noire reste exclue de l'ascenseur social. A titres égaux - formation, diplômes -, un Noir a moins de chances d'obtenir un emploi qu'un Blanc et malgré la loi, il n’est pas rare de voir spécifié «blancs seulement» dans les offres d'emploi publiées par les journaux brésiliens. Un dicton populaire de Bahia dit : «Le Nègre riche est un homme blanc, et le Blanc pauvre est un Nègre.» Ici encore la route de l'intégration totale et de l'égalité sera longue pour les Afro-brésiliens car le concept tant vanté de Démocratie raciale, reste un mythe dans ce pays où l’expression «avoir Bel air», signifie ressembler au Blanc.

Quant aux territoires post-esclavagistes de la Caraïbe, presque tous restent sous tutelle économique des anciennes puissances colonisatrices. Deux groupes d'îles composent l'environnement géographique de cette zone : les petites Antilles et les grandes Antilles. À cette région, on associe quelques pays d'Amérique du Sud et la Guyane française, rattachés à la zone économique du marché caraïbéen. L'équipe dirigée par le professeur Julie Lirus Galap de l'université de Paris VII-Denis Diderot, - à l'initiative de l'UNESCO dans le cadre du programme «La route de l'esclave» -, a effectué des travaux sur l'origine ethnique des peuples de la Caraïbe. Ceux-ci sont aujourd’hui, en grande partie composés de descendants ou de Métis d'Africains. Partagées entre la France et les Pays-Bas depuis 1648, les Antilles néerlandaises (Saint-Martin), sont peuplées de 260 000 habitants dont 75 % sont d'origine africaine et 5 % de Métis. Ces territoires où l'esclavage a été aboli en 1863 bénéficient d'un statut autonome mais, les Pays-Bas assurent la plus grande partie du financement de leur économie. Quant aux territoires français de cette zone où l'esclavage a été aboli en 1848, - La Guadeloupe et ses dépendances (420 000 habitants dont 77 % de Métis et 10 % de Noirs), la Martinique (380 000 habitants, 93 % de Métis afro-européens ou indiens) -, ils ont acquis, depuis 1946 avec la Guyane et la Réunion (autres territoires post-esclavagistes de l’Amérique et de l'Océan indien), le statut de départements français d'Outre-mer avec un alignement progressif du niveau de vie des habitants sur celui de leurs compatriotes de la France métropolitaine. Après avoir longtemps été caractérisée par une agriculture tournée vers une monoculture d'exportation - sucre, banane -, leur économie tend à se diversifier depuis un certain nombre d'années. Les administrations publiques françaises jouent un rôle particulièrement important dans ces départements. Leur contribution, au travers de programmes d'équipement et de développement des infrastructures ainsi que les rémunérations versées aux ménages et autres transferts sociaux, font que la part du secteur non marchand y est deux fois plus élevée qu'en France métropolitaine. Le problème du sous-emploi, selon le rapport du XIème plan français, ne peut être résolu par la seule économie marchande. La solution n'est pas non plus dans la consolidation des économies tropicales actuelles ou le développement d'activités nouvelles. Malgré diverses mesures économiques en faveur de ces départements, les taux de chômage ne cessent de grimper mais les transferts publics continuent à maintenir artificiellement l'activité et le niveau de vie. De leur côté, les Américains ont mis en place un système d'incitation fiscale favorable aux investissements sur l'île de Porto Rico. Cette ex-colonie espagnole sous administration américaine depuis 1898, est peuplée de 3 600 000 habitants dont 20 % sont d'origine africaine. Ce dispositif, ajouté aux transferts fédéraux, maintient l'économie portoricaine sous perfusion. À quelques détails près, le dispositif américain en faveur de Porto-Rico est identique à celui des Anglais, des Hollandais dans leurs colonies antillaises et des Français dans leurs départements situés dans cette zone. Cela a pour effet de transformer ces territoires sous-développés, en communautés économiques à consommation et mode de vie de pays développés. Ces territoires privilégiés font partie d'un groupe composé de la Guyane et des Antilles françaises, néerlandaises, britanniques et Porto-Rico, dont le niveau de vie des habitants dépasse largement celui du groupe des Etats indépendants voisins. Selon le nouveau mode d'évaluation socio-économique mis en place par les Nations Unies - l'indice de développement humain (IDH) -, l'écart entre les deux groupes est encore plus frappant. Cet indicateur socio-économique, différent du PNB (produit national brut), calcule le niveau de développement humain d'un pays en intégrant trois données : la longévité, le savoir et le niveau de vie :

NIVEAUX DE DEVELOPPEMENT DANS LES TERRITOIRES POST-ESCLAVAGISTES



Quant au groupe des Etats post-esclavagistes indépendants de cette zone, il se compose de la Barbade, qui a vu l'esclavage aboli sur son territoire en 1843. L’île est peuplée de 259 000 habitants dont 80 % sont d'origine africaine et 16 % de Métis. Les esclaves africains acheminés à la Barbade et qui étaient pour la plupart des Anamabous de langue igbo, venaient du Nigeria. Ce pays est indépendant depuis 1966. Quant à Cuba qui est une ancienne colonie espagnole, l'esclavage y a été aboli en 1886. L'île est peuplée de 10 800 000 habitants dont 12 % d'origine africaine et 22 % de Métis. Les Wolofs, Peuls et Mandingues de la côte d'Afrique occidentale, sont en majorité les ancêtres des Noirs cubains. Mais au début de la traite, beaucoup de Loucoumis, Gangas et Congos, ont été acheminés à Cuba. Ce pays est indépendant depuis 1902. Toujours dans le groupe des pays indépendants de la zone, l'ancienne colonie anglaise de la Dominique, compte 73 000 habitants dont 91% d'origine africaine. Ce pays est indépendant depuis 1978. Egalement 91 % des 92 000 habitants de l'île de la Grenade, indépendante depuis 1974, sont d'origine africaine et 13 % de Métis. Dans ce groupe d'Etats indépendants, Haïti est la seconde République noire de l'histoire - après Palmarès au Brésil -. Indépendante et libérée en 1804. L'île est peuplée de 7 millions d'habitants qui sont à 95 % d'origine africaine.

Les esclaves y venaient de toutes les côtes du continent noir. Ce pays a toujours été frappé d'ostracisme et de sous-développement persistant. On ne lui a sans doute jamais pardonné sa Révolution qui a réussi à détruire la plus lucrative des colonies européennes du Nouveau Monde. Les combattants ayant réussi cet exploit historique qui incarnait beaucoup d’espoirs - Toussaint Louverture, Dessalines -, ont créé un précédent dans l’univers esclavagiste en démontrant que les maîtres n'étaient pas invincibles. Mais les grandes puissances occidentales vont leur faire payer très cher ce «malheureux accident de l’histoire.» Elles vont asphyxier la jeune République, pour prouver au monde que l’indépendance formelle ne suffit pas à libérer un peuple. Ainsi, Haïti va être victime d’une opération d’étranglement et de boycott économique concertée. Les clients du vieux continent vont bouder le sucre de ses plantations ravagées, pour se tourner vers Cuba (encore sous domination espagnole), ou vers l’île française de la Réunion. Les paysans haïtiens n’auront que de pauvres champs de maïs, accrochés aux collines, à cultiver pour se nourrir. Le gouvernement de Charles X et les banques privées français seront obligés de reconnaître l’indépendance de Haïti mais, réclameront une somme de 150 millions de francs sur 5 ans, à la jeune République.

Cette «indemnité» va faire perdre à Haïti, toute capacité de développement économique. Elle sera progressivement transformée en dette artificielle ou emprunt et régulièrement «réajustée». Et la France affaiblie par le premier conflit mondial, va céder aux USA, la mainmise sur Haïti. Ce pays portera l'estocade en faisant main basse sur les 500 000 dollars de réserves d'or haïtiennes. Ensuite, les Américains mettront en place sur l'île, une véritable politique de pillage en expropriant ses terres, ses ressources agricoles et minières. Les Haïtiens qui s'y opposeront seront massacrés par un détachement de marines. Ce pays compte aujourd'hui 75% d'analphabètes, la mortalité infantile y est de 14%, l'espérance de vie n'y dépasse guère 53 ans et 85% des 7 millions de Haïtiens vivent sous le seuil de la pauvreté. Haïti sera ainsi maintenu dans un état de misère et de sous développement économique, situation sans cesse aggravée par les nombreuses dictatures qui se succéderont longtemps au pouvoir. Et selon l'interrogation de Césaire : ce pays pour s’en sortir devra t-il réussir quelque chose d’impossible? contre le sort, contre l’histoire, contre la nature? . Un autre Etat indépendant de ce groupe est la République dominicaine. Cette ancienne colonie espagnole a été occupée tour à tour par les Français et par les Américains. La République dominicaine est théoriquement entrée au club des nations indépendantes en 1821. Cet Etat relativement peuplé (7 634 000 habitants) compte 75 % de Métis et 15 % de Noirs. Quant aux îles de Trinidad et Tobago où l'esclavage a été aboli en 1838, elles sont peuplées de 1 250 000 habitants dont 43 % sont d'origine africaine. Enfin, la Jamaïque est également un Etat post-esclavagiste indépendant de la zone caraïbe depuis 1962. 75 % des 2 500 000 Jamaïcains sont d'origine africaine et 13 % de Métis. Les Afro-jamaïcains sont les descendants de déportés venus du Bénin, du Togo et du Nigeria pour la plupart. Dans ce pays est née la religion du Rastafarisme, créée en 1916 par un illuminé et grand syndicaliste des années coloniales, Marcus Garvey. Ce militant avait donné une dimension mystique à son combat en comparant le colonialisme et l'impérialisme - systèmes de tous les vices et péchés -, à Babylone persécuteur des Juifs. La Bible disait-il, traduit des contrevérités car Dieu est noir et africain et selon le psaume 68 verset 32, un prince éthiopien sera couronné pour libérer le peuple noir opprimé et détruire Babylone.

En 1930 survient le couronnement du Négus éthiopien, Ras Tafari Makonnen alias Haïlé Sélassié, les Jamaïcains y ont vu la réalisation de la prophétie de Marcus Garvey. Les adeptes du Rastafarisme (philosophie-religion), ont une alimentation et un Look particuliers. Ils ne consomment pas d'alcool mais l'herbe sacrée du Ganja (marihuana). Ils refusent toute participation à la vie politique et arborent leur propre drapeau aux couleurs de l'Afrique (vert, jaune, rouge) ce qui signifie : le vert pour les terres qu’ils nous ont volées, le jaune pour l’or pillé et le rouge pour notre sang versé. Les Rastas seront longtemps persécutés à la Jamaïque et marginalisés dans les autres pays. Par leur musique Reggae, les chanteurs Bob Marley, Burning Spear, Peter Tosch et Alpha Blondy donneront une dimension internationale à cette religion. Tous ces Etats post-esclavagistes indépendants de la zone caraïbe sont frappés de sous-développement mais, n'en bénéficient pas moins d'aides économiques provenant essentiellement des anciennes métropoles européennes, voire des USA. Ces aides sont des financements politiques d'Etats, de bailleurs de fonds privés ou d'organismes internationaux. Beaucoup d'Etats indépendants de la zone tirent également leurs revenus du tourisme et des transferts effectués par des expatriés. Certains de ces pays, comme Haïti ou la Dominique, subissent le diktat économique international, en particulier des Etats-Unis, ou un véritable étranglement quant ils sen écartent. C’est le cas de Cuba qui s'est rangé dans le camp communiste depuis sa Révolution castriste qui a déposé le dictateur pro américain Fulgencio Batista. Les Etats-Unis continuent d’appliquer à ce pays, un embargo qui le maintient au bord de l’étouffement économique.

Les croyances africaines ont également survécu dans les sociétés post-esclavagistes de la Caraïbe et du Brésil. Sous le nom de Abacua, des sociétés secrètes cubaines pratiquent les rites d'initiation de la côte africaine des calabars (Nigeria). Les Cubains ont également conservé et adapté les Iyesas - une variante yorouba -, le Ganga - culte du Congo -, et le Arara, un rite de l'Afrique de l'Ouest. Les Obeahmen jamaïcains, quant à eux, ont conservé le culte des sorciers ashantis en pratiquant les fétiches Obis. Ils se sont un instant substitués à l'église traditionnelle dont le langage et les principes moraux étaient très loin des préoccupations de la diaspora afro-caraïbéenne. A Trinidad, sous le nom de Shango cult, la diaspora noire pratique le culte des divinités yoroubas dont le principal symbole est Orisha Shango. Quant à la résistance culturelle des Brésiliens, elle s'exprime par le Candomblé, une religion afro-brésilienne caractérisée par un système de croyance en des divinités appelées orixas ou santos et par des phénomènes de possession et de transe mystique. Le Candomblé est une religion de type traditionnel essentiellement transmise par la gestuelle et l’oralité. Elle est très influencée par la culture yorouba (Sud du Nigeria et Bénin). La résistance culturelle brésilienne s'exprime également par la Capoeira - qui combine la danse, la lutte, l'acrobatie et les arts martiaux - et par la musique au travers de rythmes originels comme la samba.

Pour garder leurs divinités africaines, les esclaves brésiliens se sont servis des Saints catholiques. Ainsi Shango dieu de la guerre et du feu, est recouvert par Saint Gérôme. Yé Mandjaye déesse de la mer est recouverte par une vierge de Notre Dame de la conception. Cependant, le Vaudou est la pratique mystique la plus répandue dans la diaspora noire des Amériques et de la Caraïbe. Cette croyance africaine - Puissamment conservée et développée en particulier par les Haïtiens et les Brésiliens (sous le nom de Macoumba) -, a été Introduite par les esclaves venant du Dahomey (actuel Bénin). Dans l’univers esclavagiste, le seul espace de liberté était la danse qui faisait renaître les esprits africains. Le Calenda, rattaché au rite de la fécondité (originaire de Guinée), la Chica voluptueuse, dansée par les Congos et appelée Fandango en Espagne, Congo en Guyane française, Yuca à Cuba, ont également survécu dans le Nouveau Monde. De même que les luttes dansées comme le Laghia de la Martinique, le Mani de Cuba ou le très rythmique Gwo Kâ guadeloupéen, sont inspirés du Kankourang et du Sabar sénégalais. Dans le Nouveau Monde, le génie des esclaves africains s’est également donné libre cours dans l’art culinaire, avec des plats hauts en couleur et en saveur. Toutefois, la plupart de ces plats hérités du continent noir n’ont pas toujours d’appellations africaines. Aux Antilles françaises, les esclaves venus du Ghana ont conservé et adapté un beignet doré appelé Acra ou Okra chez les Américains (du nom de Accra, la capitale de la République du Ghana). Le Catalou, qui est une purée de légumes avec des feuilles tendres de Madère, d’eau, de sigine et de gombo, a traversé l’Atlantique avec les esclaves venus du Dahomey pour être servi aujourd’hui aux Antilles et en Louisiane. La « Soupe à Congo » (mélange de divers légumes et de porc), est une potée antillaise originaire du Congo. D’autres survivances africaines sont les spécialités guadeloupéennes Didiko (petit déjeuner substantiel), Doucoune (pâte de maïs cuite à la vapeur enveloppée dans un fragment de feuilles de bananier), le Langou (pâte obtenue par le mélange de la farine de manioc avec du chocolat bouillant), le Grignogno (mélange de farine de manioc avec du café bouillant), le Mignan (légumes coupés en morceaux cuits avec du cochon salé, des herbes aromatiques et du piment) et le Bébélé qui est un savoureux mélange très épicé de tripes ou d’andouillettes, de bananes figues ou poyos. Quant aux Martiniquais, ils ont hérité du « patté en pot » (ou pâté en pot). Il s’agit d’une adaptation de la très épicée rougne sénégalaise. Les esclaves martiniquais ont également ramené avec eux le « Trempage » qui est un mélange de pain trempé, pressé, de pois rouges, de morue rôtie pimentée, de ragoût de viande, de bananes mures coupées en rondelles.

Partout où les peuples noirs ont survécu, l’héritage culturel et le lien historique à l’Afrique restent forts mais le cordon linguistique est rompu. L’œuvre de déculturation finira par faire perdre aux déportés, toutes notions de leurs langues d’origine. L’étrange communication entre oppresseurs et victimes va néanmoins se matérialiser par une langue : le créole. Du latin «criare» qui veut dire celui qui est élevé sur place, cette langue est sans nul doute un des symboles de la tragédie passée. Mais elle reste précieusement commune à des êtres qui se sont longtemps maudits mais mêlés par la force des choses pour créer une société multicolore. Le créole sera une véritable construction linguistique engendrée par le contact entre les esclaves et les maîtres européens et enrichie par les différents apports des langues africaines. Avec le créole, les esclaves vont redonner vie à leur culture ancestrale de l’oralité, par le chant, les proverbes et les contes. On devrait cependant, parler «des créoles» même s’il est à peu près impossible de dire combien il y a de langues de ce type dans le monde car, la créolisation n’est pas non plus obligatoirement liée à l’esclavage. Le souriquoien était un créole à base française utilisé autrefois en Nouvelle-Écosse. Les mutins du Bounty et leurs descendants ont aussi développé un créole à base anglaise. Les esclaves noirs ont cependant contribué à créer ces langues caractérisées par une histoire particulière dans laquelle les aspects sociolinguistiques sont, à coup sûr déterminants. Pour les déportés africains, cette langue et la religion vaudou, ont constitué les éléments d'une culture de résistance forgée dans la lutte contre l'esprit de soumission et de résignation. Aux créoles français très répandus de la Guadeloupe, de la Martinique, de Haïti, de la Guyane ou de la Réunion, font face des langues plus rares comme le «Palenkero» de Colombie, créole à base espagnole parlé par les descendants de nègres marrons. Au demeurant, la plus ignoble des tragédies humaines a engendré, d'une manière étonnante et imprévue, une multitude de cultures - hispanophone, lusophone, néerlandophone, anglophone et francophone -, sur un fond de sociétés multicolores plus ou moins harmonieuses. Les trois continents concernés par le commerce triangulaire (Afrique, Europe, Amérique), se sont profondément interpénétrés par la force la plus barbare, ponctuée de massacres, de tortures et de souffrances inoubliables. Mais dans cet enfer d’avilissement extrême et de déshumanisation, les apports des différentes cultures africaines qui sont venus féconder les cultures européennes et amérindiennes ont créé un nouvel environnement et un paysage humain dans une Caraïbe enrichie et originale.

Extraits de l’ouvrage de Tidiane N’DIAYE «L’Eclipse des Dieux » Editions Le Serpent à Plumes Paris

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