La Diaspora noire



L’ÉGLISE ET LA MÉMOIRE DES PEUPLES NOIRS,
UNE CONFESSION INACHEVÉE


Un chef indien a dit à Christophe Colomb que longtemps avant lui, des hommes à la peau très noire étaient venus de la mer. Etrange paradoxe car le navigateur génois n'a pas semblé accorder trop d'importance à cette révélation, mais rapporte cependant dans son journal du troisième jour, la présence du métal Guanin - mélange d'or, de cuivre et d'argent -, introduit à Hispaniola par des commerçants noirs. Et pour la première fois à Dakar au festival mondial des arts nègres en 1966, le professeur Wulthenau de l'université de Mexico présentait officiellement des statuettes en terre cuite datant de l'époque précolombienne et qui représentent tous les types négroïdes connus. Ces faits confirment ce que rapportent les griots africains et les encyclopédistes arabes du début du XIVème. Aboubakri II successeur de Mansa Moussa à la tête de l’empire du Mali partit vers 1303 avec une impressionnante expédition composée de 2000 embarcations dont la moitié chargée d'eau et de vivres pour traverser l’atlantique. Ses navires artisanaux n’ayant pas été équipés de boussoles et de gouvernails, il aurait échoué quelque part sur les côtes de l'Amérique précolombienne. Bien qu’une telle réalité historique ait été souvent ignorée parce que dérangeante, l'empereur Aboubakri II du Mali et son expédition de soldats noirs, ont bien découvert l'Amérique deux siècles avant Christophe Colomb et Amérigo Vespucci. Mais quelle terrible ironie du sort car, l'histoire du continent américain va être par la suite, intimement liée à celle des peuples noirs dans une tragédie humaine sans précédent.

Après la grandeur et le rayonnement de leurs civilisations, les plus vieux peuples du monde allaient y connaître des siècles de souffrances inoubliables avec la traite et l’esclavage. Ce continent où débarqua l'empereur africain, fut le berceau du génie culturel et artistique des civilisations inca, maya et aztèque. Mais comme si l'homme n'avait que mépris pour l'homme, après avoir sauvagement exterminé leurs descendants - 75 millions d'Indiens massacrés dans le siècle qui a suivi la conquête -, les conquistadores venus d’Espagne, un pays pauvre et à l’intolérance religieuse démesurée, réduisirent les survivants et d'autres peuplades des plaines côtières, en esclavage. Beaucoup de ces malheureux succomberont aux maladies amenées par les Européens et aux dures conditions de travail des mines.

Cependant, en 1550 dans l'Espagne de Charles Quint, une discussion animée opposa les représentants du monarque espagnol aux pères dominicains, à propos de l'esclavage des Indiens. Ce débat fut arbitré par l'envoyé du pape, un événement resté dans l'histoire sous le nom de controverse de Valladolid. Pour la première fois, une nation conquérante et opprimante acceptait de s'interroger solennellement sur les conditions de vie réservées à des populations vaincues et asservies. Le père dominicain Bartolomé de Las Casas lors de ce débat, a défendu l'idée selon laquelle tous les peuples du monde sont faits des mêmes hommes. Des notions de « demi-homme » ou « d'hommes inférieurs » condamnés à obéir aux ordres des autres sont tout simplement absurdes.

Juan Ginés de Sépulveda, chroniqueur et chapelain représentant sa majesté quant à lui, affirmait lors de ce débat, que « les Indiens sont aussi différents des Espagnols que des êtres cruels peuvent l'être des doux et les singes des hommes. Leur infériorité et leur perversité font des Indiens des êtres irrationnels. » Le père de Las Casas, plus humain et plus convaincant, obtint gain de cause avec l'arrêt de l'esclavage des Indiens. Ceci, par la bénédiction du pape Jules III qui leur reconnaissait une âme. Ils étaient donc rachetés par le sang du Christ. Cependant, pour des raisons économiques évidentes, à la demande de Ginés de Sépulvéda, l'église autorisa en substitution, la traite des Nègres qui disait-elle «n’ont pas d’âme, ne sont pas nos semblables car n'ayant pas les mêmes culture, origine et devenir ». Les Européens avaient besoin d'une abondante main-d'oeuvre robuste et plus adaptée au climat tropical. Mais le verdict de Valladolid n'en était pas moins une porte ouverte à tous les abus et la bénédiction du pape, une bonne conscience pour tous les négriers et autres bourreaux des peuples noirs. Pourtant au cours de son histoire l’église a eu à prendre des positions courageuses comme en 1938, dans une encyclique intitulée dans ma poignante inquiétude, le pape Pie XI a dénoncé les théories racistes des nazis en comparant les concepts d'aryanité et de race supérieure à de l'idolâtrie païenne. L’on pouvait légitimement attendre la même démarche pour ce qui concerne la tragédie des peuples noirs. Plus de 150 ans après l’abolition, dans le cadre des cérémonies du jubilé de l’an 2000, le Pape Jean Paul II a fait le point sur deux millénaires d’histoire plus ou moins glorieuse. Au nom de l’église, il a demandé pardon au cours d’une cérémonie de repentence, pour toutes les fautes et crimes commis par ou au nom de la religion chrétienne. Un contentieux particulièrement lourd et qui va des croisades à la Shoah passant par l’inquisition et l’esclavage des Noirs. Jean Paul a été plus loin surtout dans la reconnaissance du rôle de l’église dans l’holocauste, à l’occasion de sa visite en Israël. Alors peut-on se demander si l’absence d’un puissant lobbie économique noir dans le débat historique mondial explique l’éternelle frilosité des Papes face à la tragédie des peuples noirs et de ses conséquences?
Pourtant bien qu’il n’existe pas de degrés dans l’horreur ni de monopole de la souffrance, on ne peut mettre la traite et l’esclavage des Noirs au même niveau que les autres tragédies collectives passées. Faut-il le rappeler, on évalue à partir des archives occidentales de 15 à 20 millions au minimum, les déportés africains vers le Nouveau Monde et que pour un captif «arrivé à bon port», quatre autres sont morts indirectement ou directement des conséquences de la traite. Autrement dit, 60 à 80 millions d'hommes et de femmes sont morts pendant la traite, pour près de 20 millions de déportés. Et avec la traite orientale, dans l’estimation la plus haute, nous arrivons à un total de plus de 150 millions de Noirs déportés ou morts pendant la traite en Afrique ou au cours des transports vers le Nouveau Monde et le monde arabe, sans compter que la détresse de tant de malheureux n’est pas quantifiable. Cette infamie est par son ampleur et par sa durée, le plus grand crime contre l’humanité, froidement perpétré par des nations occidentales dites civilisées avec la bénédiction complice d’une religion chrétienne pourtant humaniste. Malgré son courage, le Pape ne va pas assez loin un simple pardon oral dont l’écho se perdra dans la nuit des temps ne saurait l’effacer. Il faudrait à l’image de la démarche de Pie XI, une encyclique officielle de l’église. Celle-ci devra clairement reconnaître sa responsabilité dans ce génocide et présenter solennellement ses excuses aux peuples noirs car, comme le dit un adage bien latin et connu du Saint Siège : Verba Volent, Scripta Manent (Les paroles s’envolent, les écrits restent).

Tidiane N’Diaye

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