La Diaspora noire



CHARLIE PARKER :
La gloire et la déchéance d’un génie.


L'effondrement tragique de la vie privée de Charlie Parker a fait l'objet de plusieurs ouvrages et films récents. Dans cette page, il n'est question que de l'héritage musical prodigieux qu'il nous a légué. L'accent a davantage été mis sur les séances en studio plutôt que sur les enregistrements en public et ceux qui me paraissent indispensables (mais ne le sont-ils pas tous ?) sont marqués d'une étoile rouge. Né à Kansas City le 29 août 1920, Charlie Parker, que l'on surnomme familièrement Bird, ou Yardbird, à cause de son inclination culinaire pour le poulet, enregistre ses premiers titres pour le label Decca en tant que membre de l'orchestre du pianiste Jay McShann le 30 novembre 1940. Le répertoire de ce dernier grand orchestre issu de Kansas City est fortement marqué par le blues mais Parker y joue un rôle clé. C'est Confessin' The Blues, enregistré à Dallas le 30 avril 1941, qui fait le succès de l'orchestre mais c'est sa face B, Hootie Blues, qui fera connaître le talent de l'altiste. Et déjà apparaissent les premiers signes d'un individualisme qui va rapidement susciter l'intérêt des musiciens de l'avant-garde new-yorkaise (on notera dans l'introduction de Jumpin' Blues, une ligne musicale qui sera développée plus tard sous le nom d'Ornithology). En 1942, à côté de ses prestations avec McShann, Parker joue régulièrement au Minton's Playhouse et au Monroe's Uptown House de New York où s'invente le nouveau jazz appelé be-bop. De cette époque, ne survivent pratiquement aucun témoignage hormis quelques enregistrements de mauvaise qualité réalisés par des amateurs. Son passage chez Earl Hines coïncide avec une grève des enregistrements du syndicat des musiciens et il faut attendre le 15 septembre 1944 pour retrouver Parker en studio au sein de l'orchestre de l'ancien guitariste d'Art Tatum : Tiny Grimes. Les disques passeront presque inaperçus.

Jay McShann And His Orchestra : 1941 - 1943 (Classics). Outre le célèbre Confessin' The Blues, on retrouve dans ce disque la face B Hootie Blues ainsi que d'autres titres sur lesquels Parker prend ses premiers solos comme Jumpin' Blues ou Sepian Bounce.

1945 - 1946

Au cours de ces deux années, Parker enregistre abondamment au sein de groupes dirigés par Dizzy Gillespie, Red Norvo, Clyde Hart, Sir Charles Thompson, Slim Gaillard, Sarah Vaughan, et, aussi, sous son propre nom en compagnie du jeune Miles Davis à la trompette. C'est le 28 février 1945 que sont fixés les premiers vrais témoignages du be-bop enregistré par le Dizzy Gillespie Sextet. Ainsi débute le temps des Groovin' High et autres Salt Peanuts avec leurs tempos rapides et les extraordinaires jeux à l'unisson de Gillespie (tp) et de Parker, celui des thèmes célèbres comme Koko ou Anthropology sur lesquels Parker impose un nouveau genre de solo aux phrases insolites, complexes, virevoltantes. C'est le 26 novembre 1945, qu'il effectue pour le label Savoy ses premiers enregistrements en solo sous le nom de Charlie Parker's Ree Boppers avec Miles Davis (tp), Argonne Thornton (Sadik Hakim - p), Curley Russel (b), Max Roach (dr), mais aussi Gillespie, venu clandestinement à cause d'un contrat d'exclusivité avec Musicraft, et qui remplace Davis sur les tempos les plus rapides : Il faut écouter les blues audacieux comme Billie's Bounce et Now' The Time pour comprendre combien Parker a évolué depuis Hootie's Blues. Sur Ko-Ko, emmené par la batterie fracassante de Max Roach, Parker prend deux incroyables chorus encadrés par les dialogues entre l'alto et la trompette de Gillespie. En attendant, le disquaire de jazz et amateur de be-bop Ross Russell vient de créer son propre label Dial. Après plusieurs tentatives (dont il reste Diggin' Diz fixé le 7 février 1946 par les Dizzy Gillespie Jazzmen), la première vraie session pour Dial a lieu le 28 mars 1946 sous le nom de Charlie Parker Septet, avec notamment Miles Davis, Lucky Thompson (ts) et Dodo Marmarosa (p) : Ornithology devient un classique du be-bop tandis que sur une version de Night In Tunisia, malheureusement incomplète, Parker enregistre le plus célèbre break de l'histoire du jazz. Le 29 juillet 1946, il s'effondre au cours d'une session, pendant laquelle il réussit à force de volonté à terminer de manière plus ou moins cohérente son solo sur Lover Man, qu'il ne pardonnera jamais à Ross Russell d'avoir publiée.

Charlie Parker : The Complete 1944 - 1948 Small Group Sessions Vol. 1 : 1944 - 1945 (Blue Moon). Comprend les titres enregistrés par le Tiny Grimes Quintet en 1944, le Clyde Hart's All Stars en 1945 (beaucoup plus blues), le Red Norvo Sextet, Sarah Vaughan, et les premières face du be-bop fixées par les Dizzy Gillespie Sextet et Quintet. Ce disque a l'avantage de ne présenter que les masters enregistrés en studio en excluant toute prise alternative.

Charlie Parker : The Complete 1944 - 1948 Small Group Sessions Vol. 2 : 1945 - 1946 (Blue Moon). Ce second volume du label espagnol Blue Moon complète d'une manière chronologique la liste des enregistrements en studio fixés par Parker, en petite formation, pendant la période considérée. Sont ainsi inclus le reste des titres du Red Norvo Sextet et ceux du Sir Charles Thompson And His All Stars, les premières faces de Charlie Parker sous son propre nom (C. P.'s Ree Boppers), celles avec Slim Gaillard, Diggin' Diz fixé par les Dizzy Gillespie Jazzmen, et la première séance pour Dial du 28 mars 46. L'album se termine avec le fameux Lover Man extrait de la dernière session studio avant l'internement à Camarillo.

Charlie Parker : 1946 Jazz At The Philarmonic Concert (Verve). Le fameux concert JATP, organisé le 28 janvier 1946 au Philarmonic Hall de Los Angeles, avec Howard McGhee (tp) et Lester Young (ts). Parker y délivre une interprétation personnelle de Lady Be Good qui entrera dans la légende.

1947 - 1948

A cause de son internement à l'hôpital psychiatrique de Camarillo, à 100 km au Nord de Los Angeles, il faut attendre février 1947 pour le retrouver en studio pour le label Dial avec lequel il a resigné un nouveau contrat. Cool Blues, fixé le 19 février 1947 recevra l'année suivante, en France, le grand prix du Disque. Le 26 du même mois, il enregistre Relaxin' At Camarillo avec Howard McGhee à la trompette. De retour à New York, il s'entoure d'un quintette de rêve avec Miles Davis, Bud Powell (p), Tommy Potter (b) et Max Roach pour une nouvelle session en studio, le 8 mai 1947, pour le label Savoy. Après une séance studio avec le Miles Davis All Stars le 14 août 1947, Parker, en compagnie d'un groupe enfin stable organisé autour de Davis, Potter, Roach et Duke Jordan (p), va réaliser, pour Dial, ses plus beaux enregistrements en octobre, novembre, et la dernière sur ce label, le 17 décembre 97 : Embraceable You, Don't Blame Me, Scrapple From The Apple, Crazeology appartiennent ainsi à une période d'intense créativité comme il y en a peu dans l'histoire du jazz, au même titre que le Hot Five d'Armstrong ou le quintet Davis/Coltrane. Les 18 et 24 septembre 1948, c'est l'aventure Savoy qui se termine à son tour avec l'enregistrement par le Charlie Parker All Stars de huit faces, dont le magnifique Parker's Mood avec John Lewis au piano. En novembre, Parker signe avec le label Mercury, filiale de la MGM, dont le département jazz est dirigé par Norman Granz.

Charlie Parker : The Complete 1944 - 1948 Small Group Sessions Vol. 3 : 1947 (Blue Moon). Les deux titres restant de la session avant l'internement à Camarillo plus les enregistrements en studio des combos de Parker pour l'année 1947. Les faces Dial et Savoy sont incluses par ordre chronologique y compris la session du Miles Davis All Stars du 14 août 47. Le disque se termine avec Embraceable You, dernier titre de la session enregistrée par le Charlie Parker Quintet le 28 septembre 1947.

Charlie Parker : The Complete 1944 - 1948 Small Group Sessions Vol. 4 : 1947 - 1948 (Blue Moon). La suite du précédent à partir de la session Dial du 4 novembre 47 jusqu'à la dernière session pour Savoy fixée le 24 septembre 1948.

1949 - 1955

La dernière période discographique de Parker appartient essentiellement au label Verve (qui a incorporé le catalogue de Mercury). Elle est parsemée de nombreuses sessions en studio d'un intérêt majeur même si elles n'ont plus l'impact original des séances Dial et Savoy. C'est aussi le temps des voyages en Europe, en mai 1949 d'abord, pour un engagement au Festival international de jazz de Paris (il y rencontre Boris Vian, Jean-Paul Sartre et André Hodeir), en novembre 1950 ensuite, pour des concerts en Suède et au Danemark, à l'automne 1951 enfin, pour une tournée JATP en Allemagne et en Belgique. On retiendra les enregistrements avec cordes conçus avant tout pour plaire (mais désirées par Bird), dont le célèbre thème Just Friends, et celles enregistrées dans le style afro-cubain, notamment avec l'orchestre de Machito. Le 6 juin 1950, Parker, qui retrouve pour la dernière fois en studio Gillespie, enregistre avec Thelonious Monk (p), Curley Russell (b) et Buddy Rich (dr) : Relaxin' With Lee, Mohawk, An Oscar For Treadwell, Leap Frog, My Melancholy Baby et surtout Bloomdido, sont à compter parmi les plus belles faces de Bird. Le 17 janvier 1951, en compagnie de Miles Davis, Roach, Walter Bishop (p) et Teddy Kotick (b), Parker enregistre sous son nom 4 titres magnifiques dont Au Private qui devient un thème phare du be-bop. Le 8 août 1951, il réenregistre Lover Man avec Red Rodney (tp), John Lewis (p), Ray Brown (b) et Kenny Clarke (dr), espérant ainsi faire oublier celle fixée avant son internement à Camarillo. Début juin 1952, il participe aux fameuses Norman Granz Studio Jams avec Benny Carter (as), Johnny Hodges (as), Ben Webster (ts), Barney Kessel (gt), et Oscar Peterson (p). Parker entre pour la dernière fois en studio en mars et en décembre 1954 : les morceaux choisis constituent un hommage à Cole Porter. Le 12 mars 1955, il décède dans son fauteuil en regardant Tommy Dorsey à la télévision. Le médecin légiste qui l'examina estima son âge à 53 ans : il en avait 34. Salut l’artiste…

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