ELLA FITZGERALD
DES CLUBS DE HARLEM AUX SALLES DE CONCERT DE LA VIEILLE EUROPE ELLA FITZGERALD PRÈCHERA LA BONNE PAROLE DU JAZZ.
Une chose est sûre. Ella Fitzgerald échappe à tous les clichés. Certes, comme bien d’autres futures stars de la musique afro-américaine, elle fera le grand saut dans le Nord, puisque, née à Newport News (Virginie), le 25 avril 1918, elle s’établira avec sa mère à Yonkeers, non loin de New York, peu après la mort de son père. Mais rien, au cours de son enfance, ne laissait supposer qu’elle deviendrait l’ambassadrice tant estimée du jazz. Ainsi elle écoutait le plus souvent, à la radio ou grâce aux disques de sa mère, les Boswell Sisters, qui n’ont eu qu’un rapport indirect avec le jazz, et Mamie Smith qui, elle, est surtout considérée comme une chanteuse de blues classique. Plus étonnant même, Ella n’était guère attirée au départ par le chant. Ce qu’elle voulait, le rêve qui la hantait, c’était de devenir danseuse, surpasser ses premières idoles. Earl Snakehips Tucker, surtout, un habitué du Savoy Ballroom.
Un soir de trac.
Et pourtant, le destin en décidera autrement. Après qu’elle eut participé à plusieurs spectacles de son école, puis qu’elle eut gagné quelque cents en jouant des claquettes dans les rues de Yonkers, Ella franchit le Rubicon. Poussée par ses amies, elle s’inscrit en 1934 à un concours pour amateurs au Harlem Opéra House. Le défi est exaltant mais difficile. Si l’on gagne, on a toutes les chances d’être engagé dans un spectacle, à Broadway, Harlem ou ailleurs – en d’autres termes, vivre moins mal la dépression. Si l’on échoue, il faut supporter les moqueries et les huées d’un public le plus souvent frustré. Soudain, le rideau se lève. Le trac, qui déjà l’assaillait depuis qu’elle était dans les coulisses, devient insupportable. La jeune artiste, timide et un peu gauche, se révèle incapable d’esquisser le moindre geste. Tout juste entend-elle quelqu’un lui dire qu’il lui faut vaincre sa peur. Alors, puisqu’elle ne peut danser, elle décide de chanter. Elle se met d’accord Judy, puis The Object of My Affection, deux morceaux des Boswell Sisters. Aussitôt sa voix retentit dans la salle. Les murmures disparaissent. Un silence quasi religieux s’installe. Puis, à la dernière note de The Object of My Affection, éclate un tonnerre d’applaudissements de la part de spectateurs conquis par une voix d’une pureté absolue. Plus tard, se souvenant de l’événement, Ella Fitzgerald confiera : « une fois là haut, j’ai senti que le public m’acceptait et m’aimait. Je savais que je voulais chanter devant les gens jusqu’à la fin de ma vie ». (Cité par Jim Haskins dans Ella Fitzgerald, une vie à travers le jazz, Filipacchi).
- Un coup de pouce décisif.
Peu de temps après sa première apparition publique sur la scène du Harlem Opéra House, Ella Fitzgerald perd sa mère. Seule à 17 ans, elle est envoyée dans un orphelinat au début de 1935. Bien des adolescents se seraient insurgés contre la si tragique et brutale disparition d’un être cher, contre son obligation nouvelle de vivre en pensionnat. Pas Ella Fitzgerald. Comme le note, en effet, Jacques B. Hess : « Les orphelinats sont d’étranges et imprévisibles moules » ont en sort complètement révolté ou en ayant compris qu’il y a une part de résignation à accepter partout et toujours, c’est-à-dire qu’il faut s’adapter et être prêt à s’intégrer dans le monde. Ella est manifestement un exemple de second cas. Il n’y a aucune révolte dans son chant et rien ne nous permet de penser qu’il y en a dans sa vie ». Mieux même, Ella va se servir du pensionnat. Pour travailler sa voix, fermement décidée qu’elle est désormais à faire carrière dans l’univers de l’enter-tainment. C’est un certain Bardu Ali qui va lui mettre le pied à l’étrier. Bardu Ali, c’est le maître de cérémonie de Cchick Webb, qui, lui, est alors le chef d’orchestre (et batteur) le plus apprécié des danseurs de Harlem. Bardu Ali, en effet, vient d’entendre Ella qui s’est de nouveau produite au Harlem Opéra House et, émerveillé par son phrasé, suggère à Webb de juger par lui-même. Conquis à son tour, le maître incontesté du Savoy Ballroom non seulement engagera sur-le-champ la jeune chanteuse, mais acceptera en plus de devenir son tuteur légal. C’est ainsi que, à 17 ans, Ella Fitzgerald devient la canari d’un des orchestres les plus célèbres de l’ère swing !
- Donner vie au swing.
Certes, la collaboration Fitzgerld-Webb peut, de prime abord, surprendre, voire prêter à sourire. Assez forte, ne sachant guère s’habiller, à telle enseigne que c’est son chef d’orchestre qui lui achètera sa première robe, Ella n’est pas à proprement parler la chanteuse sensuelle susceptible de conquérir les foules. Quand à Chick Webb, atteint d’une tuberculose osseuse, il est nain et bossu. Seulement, Ella a une voix déjà magique, tandis que Chick, en même temps qu’il est animé de la volonté de ceux qui chaque jour doivent se surpasser aux yeux du monde, possède un rare talent à la fois pour diriger sa formation et donner vie au swing. Bref, entre la chanteuse et le chef d’orchestre, c’est l’entente parfaite, la complémentarité absolue. Et cela aussi bien sur la scène du Savoy Ballroom qu’en studio, puisque les titres enregistrés durant les années 30 connaîtront pour la plupart un très grand succès, depuis Sing Me a Swing Song (1936) jusqu’à My Last Affair ou A-Tisket, A-Tasket, et vaudront à Ella le surnom de « Connee Boswell couleur sépia ».
- Chef d’orchestre à 21 ans.
L’union entre le roi du Savoy Baallroom et la jeune chanteuse de jazz, tragiquement, se brise en 1939. Le 16 juin, Chick Webb s’éteint en effet au John Hopkins Hospital d Baltimore. Pour la 1 ère fois depuis la mort de sa mère, Ella se retrouve seule. Pour tenter de vaincre son chagrin, immense, elle épouse Bennie Carnegie. Mais le mariage ne dure guère. Du fait de l’immaturité d’Ella et, surtout, du manque de compréhension dont fait preuve Carnegie. Heureusement, il y a la musique, le jazz qui est devenu toute sa vie. A 21 ans, Ella Fitzgerald prend donc en main la destinée de l’orchestre de Chick Webb. Pendant 2 ans, elle maintiendra la ligne fixée par celui qui fut son mentor, gravant un grand nombre de titre parmi lesquels se détachent « Baby Won’t You Please Come Home et Cabin In The Sky ». Puis, en 1941, consciente que les temps ont changé, que l’époque n’est plus aux big bands, mais désireuse aussi de connaître de nouvelles aventures artistiques, elle décide de dissoudre l’orchestre et d’entamer une carrière solo.
- Du jazz classique à la révolution bop.
Pendant quelques années, Ella Fitzgerald va enregistrer avec plusieurs groupes vocaux, parmi lesquels les Ink Spots et les Mills Brothers. C’est toutefois au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale qu’elle franchit une nouvelle étape vers la gloire, lorsqu’elle s’associe avec 2 trompettistes surdoués. Le 1er se nomme Louis Armstrong, le second Dizzy Gillespie. Ses enregistrements avec le monstre sacré du jazz classique, qui s’échelonneront de 1946 à 1951 pour reprendre en 1956, sont à placer parmi les sommets de l’histoire du jazz – il suffit d’écouter la version de « Porgy And Bess » de Gershwin pour s’en convaincre. Ce n’en est pas moins avec le héraut du mouvement bop qu’Ella inaugure vraiment sa seconde carrière. Les enregistrements et les concerts avec Gillespie, comme ceux du Jazz At The Philharmonic (JATP) organisés par Norman Granz, vont en effet permettre à la chanteuse de renouveler son image et d’accroître son prestige au-delà des frontières américaines. Au sein du grand orchestre de Gillespie, Ella va en effet prouver que l’on peut avoir contribué au rayonnement du middle jazz, voire revisiter avec brio le répertoire des compositeurs de Broadway – ce qu’elle refera d’ailleurs dans la seconde moitié des années 50 avec l’enregistrement de ses Songbooks modernes du bop. Plus encore, le scat, auquel elle d’est initiée avec Chick Webb, contribuera pour beaucoup au succès rencontré par Gillespie, tant aux Etats-Unis qu’en Europe.
- Ambassadrice du jazz.
Au début des années 60, Ella Fitzgerald est donc au sommet de sa gloire. Ses enregistrements avec Dizzy Gillespie puis ceux, plus récents, avec le trio de son mari Ray Brown (dont elle divorcera une fois encore très rapidement) lui ont valu le respect des musiciens et des passionnés de jazz, tandis que ses Songbooks déjà mentionnés lui ont permis de s’attirer la sympathie d’un très vaste public. Pourtant, Ella n’est pas vraiment heureuse. Il y a sa vie sentimentale, qu’elle ressent comme un échec. Et, pire peut-être, des troubles de la vue qui vont nécessiter plusieurs interventions chirurgicales délicates. Aussi devra-t-elle vaincre une terrible dépression. Mis Ella a des ressources. Et toujours cette même foi dans le jazz. Aussitôt rétablie, elle retourne en studio, cette fois avec l’orchestre de Duke Ellington pour un album qui restera comme l’un de ses grands chefs-d’œuvre (« Passion Flower en 1965 »). Puis, sans pour autant mettre un terme aux séances de studio, puisqu’elle enregistrera le superbe « All That Jazz » en 1990, elle se fera, partout dans le monde, la grande ambassadrice de la musique de jazz.
De Paris à Berlin, où elle s’est rendue en 1961 avec force succès, de Londres à Oslo, su festival d’Antibes de 1964 à celui de Newport en 1973, le public applaudira celle qui a fondé son style sur la pureté de l’expression et qui, à force d’amour, de travail et d’un courage quotidien face à la maladie, s’est hissée au sommet de son art. Treize Grammy Awards reçus entre 1958 et 1990 en apportent la preuve. Tout comme la médaille nationale des Arts que lui a remis en 1987 le président Ronald Reagan.
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