La Diaspora noire



JOHN LEE HOOKER

De la plantation au statut de star, en passant par la misère du Ghetto de Détroit, la route aura ÉtÉ longue Pour celui que l’histoire du blues retiendra comme l’un des plus grands reprentants de la tradition du Delta.

La partie Nord-Ouest de l’Etat du Mississippi, dans le Sud traditionnel des Etats-Unis, est une région particulièrement propice à la culture du coton. Les plaines alluviales situées entre le Mississippi et la rivière Yao renferment une terre sombre, extrêmement riche et abondamment irriguée. C’est la région que l’on connaît sous le nom de Delta. A l’automne, les champs sont d’un blanc immaculé et des filaments cotonneux voltigent dans l’air encore tiède et humide tandis que chaque fermier s’active à la récolte sur sa plantation. Une fois rassemblées, les balles de coton sont stockées dans d’énormes conteneurs grillagés que l’on va ensuite porter au « Cotton gin », l’usine de traitement la plus proche. La circulation est alors intense le long des routes qui traversent le Delta et les villes connaissent une activité inhabituelle.

-Le goût amer du Sud.

C’est à Clarksdale, près de Memphis, le centre économique de la région qu’est né John Lee Hooker le 22 août 1917. Aujourd’hui, la mécanisation a définitivement gagné la partie, et seuls les conducteurs d’engin continuent à récolter le coton, mais jusqu’à la dernière guerre tous les Noirs valides – hommes, femmes et enfants – étaient mobilisés pour le ramassage. Hooker a gardé le goût amer des longues heures passées dans les champs pour un salaire de misère. L’une des rares distractions pour qui a grandi comme lui dans le Delta était la musique. Il a, en particulier, conservé le souvenir des cris et des chants qui accompagnaient le labeur tout au long de la journée, et dont la rudesse presque primitive fait encore aujourd’hui partie intégrante de sa musique. Le samedi soir, les adultes se réunissait pour boire, danser, jouer aux dés ou aux cartes. Et le lendemain, pendant que les femmes se rendaient à l’office de 11 heures, les hommes soignaient leur mal de tête en parlant devant les plus jeunes de Charley Patton et Son House, ces bluesmen au langage parfois paillard mais toujours émouvant qui les avaient subjugués la ville.

-Rêves de fortune.

Hooker a 12 ans quand il fait ses débuts à la guitare. Il commence par accompagner son père, prédicateur baptiste d’une église locale. Tandis que son frère choisira de se consacrer à la religion et deviendra lui-même pasteur, John Lee Hooker bientôt pour les rythmes du blues, sous la direction de Willie Moore, que sa mère a épousé en secondes noces. « Mon beau-père jouait dans le même style que moi, c’est lui qui m’a tout appris », précise Hooker. Son goût pour la musique, dans doute aussi son refus de finir ces jours comme ouvrier agricole pousseront Hooker à s’enfuir de Clarksdale à 14 ans pour s’établir dans un premier temps à Memphis où il occupe provisoirement un emploi subalterne dans un cinéma. Mais, si la vie urbaine l’attire, les perspectives ne sont guère reluisantes pour un jeune Noir à Memphis. Comme beaucoup, il rêve de faire fortune dans l’une de ces métropoles du Midwest que les journaux noirs décrivent comme de véritables paradis où le racisme n’existe plus, où l’argent coule à flots.

Vers le milieu des années 30, Hooker franchit le pas et s’installe à Cincinnati, cité industrielle de l’Ohio qui a gardé une certaine nonchalance méridionale. Pour gagner sa vie, John Lee Hooker devient ouvrier dans une fonderie, ce qui ne l’empêche pas de chanter au sein de petits ensembles de gospel durant ses loisirs.

-Survivre à Detroit.

En 1941, l’attaque surprise de Pearl Harbor décide l’Amérique à déclarer la guerre au Japon. L’économie du pays tout entière se mobilise pour enrayer l’avance nippone. Capitale de l’automobile, Détroit devient l’un des centres névralgiques de cette activité et on fait appel à tous ceux qui n’ont pas été mobilisés pour participer à l’effort national sur les chaînes de montage de véhicules blindés. C’est dans cette effervescence que John Lee s’établit en 1943 dans la « Motor Town » où il trouve sans peine un emploi chez Ford. Il découvre surtout la vie animée du ghetto local, Black Botton. Dans Hastings Street, la plupart des petits clubs restent ouverts 24h/24h ; la musique y est aussi présente et forte que la bière et le whiskey. Pour un chanteur comme lui, qui possède une voix puissante et un répertoire de blues confirmé, il n’est pas difficile de gagner quelques dollars supplémentaires en proposant ses services lors de « rent parties » ou dans les bars de Hasting. Mais, contrairement à l’ambiance bon enfant qui régnait dans le Mississippi, l’atmosphère de Détroit est bruyante et violente. Pour se faire entendre, Hooker adopte la guitare électrique et se fait souvent accompagner d’un pianiste et d’un batteur.

-L’ascension vertigineuse

Pendant plusieurs années, la réputation de John Lee Hooker ne se construit que lentement, jusqu’au jour d 1948 où un modeste producteur local, Elmer Barber, le présente au patron des disques Sensation. La carrière discographique incroyablement prolifique de Hooker est lancée ! Au programme de son premier 78-tours, un titre au rythme hypnotique, « Boogie Chillen ». Le résultat ne se fait pas attendre. Publié par la marque californienne Modern qui cherche à diversifier sa production avec des bluesmen aux accents ruraux, « Boogie Chillen » devient un extraordinaire best-seller dès les premiers jours de 1949, prenant même la tête des hit-parades décernés par le magazine professionnel Billboaard. Ces succès inattendus vont changer la vie de Hooker qui devient une vedette sur le circuit du rythm and blues tandis que ses prestations en studio se multiplient. Toujours sous le label Modern, il récidive avec « Hobo Blues, Hoogie Bogie, Crawling King Snake Blues » et « I’m In The Mood ». N’entendant pas décliner les propositions qui affluent, Hooker accepte même d’enregistrer pour d’autres maisons sous des pseudonymes aussi variés que Texas Slim, Johnny Williams, Birmingham Sam, Delta John ou même Johnn Lee Cookeer ! Les fans n’auront aucun mal à reconnaître le son caractéristique de sa guitare, rythmé par son battement de pied frénétique, qu’une capsule de Coca-Cola clouée sous sa semelle vient amplifier.

-Retour aux sources

En 1955, alors que son contrat avec Modern n’a pas été renouvelé, Hooker signe avec Vee-Jay à Chicago, l’une des rares firmes d’envergure dirigées par des Noirs. Sous l’impulsion de ses nouveaux producteurs, il renonce à son statut de guitariste solitaire, jugé trop passéiste, et on le retrouve accompagné des musiciens de studio Vee-Jay. Cette formule lui réussira puisqu’il inscrira d’autres best-sellers (Dimples, No Shoes et Boom Boom) à son palmarès entre 1958 et 1962. Avec la décennie qui s’ouvre, Hooker conquiert un nouvel auditoire. Alors que le blues laisse la place à la musique soul auprès des Noirs, le jeune public blanc se prend de passion pour les vieux troubadours du Delta. L’un des premiers, Hooker profite de ce mouvement folk qui prône le retour aux sources. Ravi de laisser de côté son orchestre pour retrouver sa seule guitare, il se produit sur les campus, et les albums de country blues se succèdent.

-La consécration internationale

Dans le même temps, l’Angleterre est en train d’inventer un autre mode d’expression musicale, mélange détonant de rock and roll et de blues urbain. Une fois encore, John Lee se trouve propulsé sous les projecteurs lorsque les Rolling Stones le citent comme une influence majeure, tandis que les Animals d’Eric Burdon refont un tube de son « Boom Boom ». Ainsi débute une carrière internationale ; partout, sa voix grave, ses boogies endiablés et ses blues lents déchirants séduirent le public. Jusqu’au début des années 70, Hooker va se tourner vers ses jeunes fans, réalisant de nombreux enregistrement pour Vee-Jay, Bluesway ou encore Liberty qui le produira en 1970 avec le groupe de blues rock Canned Heat. Et entre 1975 et 1985, Hooker poursuit inlassablement ses concerts à la tête d’un ensemble baptisé le Coast To Coast Blues Band. Installé dans la région de San Francisco depuis que le succès lui a permis de quitter Detroit, il traverse les années de crise sans que sa carrière en souffre outre mesure.

-Rock star à 70 ans

Et puis brusquement, 40 ans après le succès de « Boogie Chillen », c’est à nouveau la consécration lorsque sort en 1989 l’album « The Healer ». Après des années de relative obscurité, le blues connaît un renouveau, en partie sous l’impulsion de musiciens de rock comme Carlos Santana, qui grave un duo très réussi avec Hooker. En 1991, le CD intitulé « Mr. Lucky » semble confirmer le retour du bluesman. Hooker ne changera pas de mode de vie pour autant. Propulsé au rang de rock star à plus de 70 ans, le patriarche du Delta se contente d’acheter la voiture de ses rêves, devant laquelle il pose fièrement lorsque les équipes de télévisions du monde entier lui rendent visite. Aujourd’hui, s’il ne s’étonne plus que son nom soit constamment cité par les plus grands guitaristes, il n’en jette pas moins un regard amusé sur l’engouement soudain que suscite sa musique, celle-là même qu’il n’a cessé de jouer depuis ses débuts dans les bouges de Hastings Street au milieu des années 40.

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