La Diaspora noire



IKE & TINA TURNER

Auteur de rocket 88, un titre que l’histoire a retenu comme le premier disque de rock’n roll, Ike Turner a su faire de sa femme Tina une « bête de scène » admirée par les plus grands, de Mick Jagger à David Bowie.

Un jour de mars 1951, une guimbarde surchargée zigzague sur la route qui mène de Clarksdale à Memphis. A l’intérieur, une demi-douzaine de jeunes Noirs partage péniblement leur espace vital avec quelques saxophones, une guitare et une paire de cymbales. Mal ficelés sur le toit, une contrebasse, une grosse caisse et un amplificateur cahotent dangereusement à chaque nid de poule, et le chargement finit par tomber. La voiture stoppe et les jeunes gens s’empressent de tout remettre en place. Car ils doivent enregistrer à Memphis le jour même leur 1er 78 tours. Sans le savoir, ils ont rendez-vous avec l’Histoire puisque leur disque, intitulé Rocket 88, va s’imposer quelques semaines plus tard en tête de tous les hit parades. Il deviendra même, de l’avis unanime des critiques, le 1er disque de rock’n’roll – savoureux mélange d’exubérance et d’effronterie sur une trame de rhythm’n’blues. Le responsable de l’équipée n’est autre qu’Ike Turner. A 19 ans, il avait déjà acquis à la tête de ses Kings Of Rhythm une solide réputation de chef d’orchestre, à Clarksdale, où il est né le 5 novembre 1931.


- Chef d’orchestre et animateur radio.

Très jeune, il s’intéresse au piano. Suffisamment pour que sa mère lui en offre un – cadeau luxueux à une époque où les Noirs ne mangent pas toujours à leur faim. La vie de Turner change, peu après l’entrée en guerre des Etats-Unis, lorsqu’il découvre sur les ondes de KFFA, station radio d’une ville voisine, une émission animée par l’harmoniciste Rice Miller. Sous le pseudonyme de Sonny Boy Williamson, celui-ci se produit chaque jour en direct pour le compte de la farine King Biscuit. A ses côtés, le guitariste Robeert Jr. Lockwood ainsi que le pianiste Pinetop Perkins dont les boogie woogies puissants fascinent le jeune Ike. Mais il s’entiche également du blues plus sophistiqué du saxophoniste Louis Jordan et des Honeydrippers de Joe Liggins qu’il écoute sur les juke-boxes des cafés de Clarksdale. L’idée lui vient ainsi de monter un premier orchestre, les Tophatters, qui pratiquent un blues très jazzy. Très vite, un schisme entre partisans du jazz et du blues va se faire jour ; certains choisissent le son des big bands, tandis que les autres, sous la direction de Turner, optent pour le rhythm’n’blues naissant.

- Un succès au goût amer.

A 16 ans, on retrouve Ike devant un micro à la station de radio Wrox où il diffuse ses disques préférés pour le public noir des environs de Clarksdale. Parallèlement, il se produit les vendredis et samedis soir dans les juke joints de la région à la tête de ses Kings Of Rhythm, jusqu’à ce que le chanteur du groupe, Johnny O’Neal, soit débauché par l’orchestre de Tiny Bradshaw, de passage dans le Delta. Il prend alors conscience de la valeur de ses poulains et décide de tenter sa chance à Memphis. Un animateur de radio, Sam Philips, vient d’y ouvrir un studio qu’il met à la disposition des talents locaux. Ike Turner et son groupe rassemblent leurs économies et une séance est organisée en mars 1951. Ainsi est né Rocket 88, qui devient un best-seller national dont la marque Chess a acquis les droits.

Ike est à la fois heureux, de cette expérience et déçu car le disque, publié à son insu sous le nom de son chanteur, Jackie Brenston, ne lui rapporte pas un sou. C’est alors que les frères Bihari, qui possèdent à Los Angeles la compagnie Modern et s’intéressent de près aux balbutiements du Delta blues électrique, lui proposent bientôt d’entrer à leur service. Entre 2 tournées, il s’improvise découvreur de talents, enregistrant des musiciens dont beaucoup deviendront des des grands noms du blues : Howlin’Wolf, Rosco Gordon, Junior Parker. La scène musicale de Memphis va être bouleversée, en 1954, par l’arrivée d’Elvis Presley,. Son succès soudain relègue au second plan ses maîtres à penser noirs et le blues perd bientôt toute raison d’être dans les studio de Memphis. Ike cherche alors un nouveau quartier général et émigre quelques centaines de kilomètres plus au Nord. Des 2 côtés du Mississippi, à Saint Louis comme à Lovejoy, à Brooklyn ou à East St. Louis, un style de rhythm’n’blues propre à la ville fait alors son apparition dans des clubs comme le Moonlight Inn, le club Imperial, le Kingsbury Lounge ou Ned Love’s. Parmi ces adeptes, on compte Little Milton et Albert King qui ont suivi Turner à Saint Louis.

- L’audition de Tina.

Ike, dont l’orchestre présente les meilleurs chanteurs de la ville, est constamment à la recherche de nouveaux vocalistes. Un soir de 1956, une jeune fille de 16 ans se présente au club Manhattan et demande au leader des King Of Rhythm de lui donner sa chance. Elle s’appelle Anna Mae Bullock. Issue d’une famille très religieuse, elle a commencé par chanter dans une chorale de gospel, avant de découvrir le rhythm’n’blues à la radio. Ses parents vivent à Saint Louis depuis un an et elle est venue ce soir là avec sa grande sœur qui connaît le batteur du groupe. Sérieuse et plutôt réservée, Anna Mae suit des études d’infirmière et n’a jamais pensé faire une carrière musicale, même si l’envie de monter sur scène la démange parfois. Sans être exceptionnelle, sa prestation au club Manhattan impressionne Ike qui lui propose une place de choriste au sein de sa formation. Elle s’acquitte consciencieusement de ce rôle pendant deux ans, tout en poursuivant ses études. En 1958, Ike, qui semble autant séduit par le physique de sa jeune chanteuse que par ses qualités vocales, décide de l’épouser. pour éviter qu’on la confonde avec lune de ses épouses précédentes, il lui forge une nouvelle identité, et Anna Mae devient Tina Tuner. Très vite, la jeune femme fait preuve d’un talent insoupçonné, non seulement devant un micro, mais aussi face au public qu’elle hypnotise par ses danses suggestives et ses contorsions ouvertement provocantes.

- Naissance d’un duo de choc.

Le succès de la chanson A Foot In Love pendant l’été 1960 va alors sceller le destin du couple le plus sulfureux du rhythm’n’blues. l’histoire de ce 45 tours est intéressante à plus d’un titre. D’abord, on y remarque la présence d’un chœur, les Ikettes, dont l’importance sur scène comme sur disque ne va plus se démentir. Mais, surtout, c’est par le plus grand des hasards que A Foot In Love révèle les capacités de soliste de Tina ; Initialement, la jeune femme ne devait pas participer à l’enregistrement, et c’est en dernière minute qu’Ike la choisit pour remplacer un chanteur ! Les ventes de ce titre vont consacrer le duo Ike & Tina Turner, qui poursuit sur sa lancée avec I Idolise You, It’s Ganna Work Out Fine, Poor Foot et Tra La La La La. Cette série de succès crée des tensions avec le patron des disques Sue qui supporte mal les exigences d’Ike. Chef d’orchestre ombrageux, ce dernier n’accepte pas d’être contredit. Tout au long de la décennie, ce trait de caractère va empoisonner ses relations avec le monde du show-business ; en l’espace de dix ans, les enregistrements d’Ike & Tina paraissent successivement sur kent, Loma, Tangerine, Innis, Pompeii, Blue Thumb ou encore Minit, ce qui ne facilite guère le développement d’une politique commerciale cohérente.

- La rupture.

Les excellents recueils Blue Thumb, enregistrés dans un contexte de blues pur avec le guitariste Albert Collins, sont de véritables réussites. Le 33 tours qui fait le plus de bruit est sans conteste River Dreep Mountain High. Les critiques anglais, en pleine période rock, s’emballent pour cet album non pas tant pour la prestation de Tina Turner que pour ses arrangements révolutionnaires signés Phil Spector. Homme d’affaires avisé, Ike Turner a fort bien compris le message et entend séduire la jeunesse étudiante anglaise et américaine. Le résultat ne se fait pas attendre et les Rolling Stones présentent Ike & Tina Turner en première partie de leurs tournées de 1966 et de 1969. Cette nouvelle orientation va permettre aux Tuner de devenir des superstars du rock. Succès de Proud Mary après la signature pour 450 000 $ d’un contrat sans précédent avec Liberty. D’autres best-sellers se succèdent au début des années 1970 (« Nutbush City Limits », « Ssweet Rhode Island Red », « Baby Get It On »…), mais la formule semble sur le point de s’épuiser lorsque Tina décide brusquement, en 1976, de quitter un mari abusif qui la martyrisait..

- Tina en solo.

Les relations tumultueuses du couple ont, depuis, fait l’objet d’un film, sorti en 1993. Dans l’intervalle, Ike Turner, qui ne s’est jamais relevé du départ de sa femme, a fini par perdre son talent dans la drogue. En revanche, l’étoile de Tina a suivi une course opposée depuis que le producteur Roger Davies a pris sa carrière en main, en 1983. Le succès mondial de l’album « Private Dancer » est parvenu dès l’année suivante à l’imposer sur les plus grandes scènes, dans un contexte davantage rock que blues. Soutenue par les Stones, intime de David Bowie et d’Elton John, héroïne du film « Mad Max », compagne de scène de Bryan Adams, égérie du créateur de mode Azzedine Alaïa, Tina Turner fait aujourd’hui partie de la jet-set internationale, à des années lumières du club Manhattan de Saint Louis où elle a fait, il y aura bientôt 40 ans, des débuts timides. Un contraste saisissant avec le sort de son ancien époux qui tente désespérément de refaire surface, après plusieurs séjours en prison pour possession et usage de stupéfiant.

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