JAMES BROWN

Le clou du show de James Brown a été, durant 20 ans, le finale de « Please, Please, Please, » - le titre qui l’a rendu célèbre en 1956. Tout en implorant à l’infini son auditoire (« Please, Please, Please, »…), ses genoux commencent à fléchir, en rythme avec les phrases déchirantes de l’orchestre, jusqu’à ce que le chanteur finisse par s’écrouler sur scène, sans jamais cesser de chanter. L’air hésitant, 2 ou 3 de ses accompagnateurs approchent comme pour lui porter secours. L’un d’entre eux le recouvre d’une cape de couleur pourpre puis l’aide à se relever pour l’emmener en coulisse. Brown, accroché à son micro, repousse son sauveur, rejette la cape d’un air de défi et revient sous les projecteurs pour lancer de nouveaux « Please, Please, Please »,. Comme repris par son malaise, il tombe à genoux, la voix cassée par une émotion insoutenable. Nouvelle apparition d’un comparse, qui lui jette cette fois sur les épaules une cape dorée que Brown repousse à la dernière seconde, comme la précédente. Ce n’est qu’au terme d’une ultime répétition de cet évanouissement théâtral que Brown, enveloppé d’une cape noire !- , est escorté hors de scène par ses hommes, pendant que tout l’orchestre enchaîne riff sur riff de manière lancinante.
En quelques minutes de comédie, James Brown résumait ainsi parfaitement la lutte constante qu’il n’a jamais cessé de mener contre l’adversité pour pouvoir parvenir au plus haut niveau. Sans même parler de son enfance misérable, on pense au succès inespéré de « Please, Please, Please, » obtenu au corps défendant du patron de sa maison de disques. On pense aux 116 titres placés en 30 ans sur les « charts » noirs (à ce jour, le plus beau palmarès de tous les musiciens afro-américains), alors que l’Amérique blanche ne lui a jamais permis de se hisser à la première place de ses hit-parades. On pense à ses divers séjours derrières les barreaux à 16 ans comme à 55 ans, alors qu’il était devenu l’un des hommes les plus puissants de la communauté noire. On pense enfin à sa capacité créative infinie qui lui a permis de rebondir et d’innover à chaque fois que des styles musicaux qu’il avait suscités, funk, disco, ou rap, étaient en passe de le détrôner.
- Rescapé de la malchance.
Comme il le raconte dans son autobiographie, ses débuts sur cette terre n’ont rien de particulièrement glorieux. Sa mère a cru jusqu’à la dernière minute qu’elle venait de donner naissance à un mort né. « Ma tante Minnie ne voulait pas abandonner, explique Brown, et elle essayait tout de me ranimer en me faisant la respiration artificielle. Juste au moment ou mon père se mettait à pleurer, j’ai fait la même chose. Alors, de joie, il est parti à pied pour Barnwell, à 15 kilomètres de là, où il a fait enregistrer ma date de naissance le 3 mai 1933 ».
- L’espoir et la fierté
Cette première victoire ne devait être que très temporaire, car la vie n’avait rien de rose pour un petit-fils d’esclave avant la guerre, en Caroline du Sud. Il n’a que 4 ans lorsque ses parents décident de se séparer et Brown ne reverra plus sa mère pendant 20 ans. Deux ans plus tard, il part vivre à Augusta, en Géorgie, avec une tante, celle-là même à qui il doit la vie. Sa jeunesse ne sera en rien spectaculaire, Brown passant plus de temps dans les champs d’arachides, de cannes à sucre et de coton que sur les bancs de l’école. la musique joue déjà un rôle, pourtant ; un ami de la famille, le bluesman Tampa Red, lui enseigne des rudiments de guitare, mais Brown n’apprécie que modérément l’atmosphère du blues qu’il juge trop résignée. Le gospel le touche davantage, car il y trouve espoir et fierté – 2 qualités sur lesquelles il construira plus tard son style.
- La prison
En attendant, la musique n’est qu’un passe-temps et, avec la crise qui suit la fin de la guerre, il lui faut penser à gagner sa vie pour aider sa tante Minnie. Certes, Brown ne choisit pas la meilleure voie ; à 16 ans, il est condamné à 8 ans de prison pour avoir volé une batterie dans une voiture, avant d’être libéré pour bonne conduite en 1952. En compagnie du pianiste et chanteur Bobby Byrd, Brown décide alors de monter un groupe de gospel, qui se transforme bientôt en orchestre de rhythm’n’blues et qui adopte le nom de Famous Flames. La mode est aux groupes vocaux comme les Dominoes de Billy Ward ou les Midnighters de Hank Ballard dont le répertoire inspire largement celui des Flames. Une première chance survient lorsque le manager de Little Richard, originaire lui aussi de Géorgie, propose aux Famous Lames de devenir leur agent. Alors que leurs concerts se multiplient, Brown et son groupe réalisent une maquette de l’une de leurs compositions, « Please, Please, Please, » qu’ils s’empressent de tester sur une radio locale.
- Un style encore trop moderne
Le résultat dépasse leurs espérances car deux maisons de disques leur proposent simultanément de les prendre sous contrat. Bloqué par une tempête de neige, Léonard Chess, de la firme qui porte son nom, à Chicago, n’arrive pas à temps, et c’est le producteur Ralph Bass qui signe avec James Brown pour le compte d’une firme de Cincinnati, King Records. Syd Nathan, patron de King, ne croît pas à l’avenir de Brown et de « Please, Please, Please, ». « Ce type ne sait pas chanter, il est juste capable de hurler. Quant à sa chanson, c’est de la m… ! » aurait déclaré Nathan, qui se laisse pourtant convaincre par Raph Bass. Il ne le regrettera pas car « Please, Please, Please, Please, » en s’installant dans les hit-parades, se vendra à plus d’un million d’exemplaires. En dépit de ce succès, James Brown a du mal à se faire une place au soleil : sa voix arrachée est trop proche du gospel pour plaire aux amateurs de ballades, son style trop moderne pour séduire les amateurs de blues. Il lui faudra attendre 1958 et un nouveau hit, « Try Me » pour confirmer sa percée, et surtout la réussite de « L’l Go Crazy », « Think », You’ve Got The Power » et « This Old Heart » en 1960 pour asseoir définitivement sa réputation.
- Abonné aux hit-parades.
A partir de ce moment et jusqu’en 1982, jamais le nom de James Brown ne quittera les charts du magazine « Billboard » ! Cette longue période comporte un certain nombre de moments forts d’un point de vue musical. Le 1er sera la sortie en 1962 de l’album « Live At The Aapollo », enregistrement mythique de Brown en concert dans le temple de la musique noire par excellence, le Théâtre Apollo de Harlem. L’année suivante, « Prisonner Of Love » marque une 1 ère percée dans le Top Ten des variétés – univers policé que Brown, champion de la cause noire, ne parviendra jamais à conquérir pleinement. Se succèdent ensuite « Papa’s Got a Brand New Bag » et « I Got You (I Feel Good) » en 1965, « It’s a Man’s Man’s, Man’s World » en 1966, « Cold Sweat » en 1967, « I Got Feelin’ » en 1968, « Mother Popcorn » en 1969 et « Get Up (I Feel Like Being Like) A Sex Machine » en 1970, pour ne citer que les plus grands de ses succès.
- L’engagement politique
Les années 1960 sont également capitales sur le plan politique. Ancien adolescent à problèmes lui-même, Brown sait parler aux jeunes des ghettos. A travers des chansons comme « Don’t Be a Drop-Out » ou « Say It Loud – I’m Black And I’m Proud », il les incite à ne pas négliger leur éducation et à se montrer fiers de leur culture. A plusieurs reprises, il se fait photographier en compagnie du vice-président Humphrey, part en tournée en Afrique pour le compte du ministère des Affaires étrangères et se rend au Vietnam où il chante pour les troupes américaines. A la mort de Martin Luther King, il jouera un rôle non négligeable en tentant de ramener au calme les grands quartiers noirs qui se sont révoltés spontanément à l’annonce de l’assassinat de leur leader.
- Eclipsé par le disco
La décennie suivante est plus difficile pour James Brown. Père du style funk, il se trouve soudain en concurrence avec des artistes comme Sly Stone, George Clinton et Boots Collins qui lui doivent tout ou presque. Cela ne l’empêche pas de continuer à collectionner les hits (« Soul Power », « Hot Pants », « Gets On The Good Foot », « The Payback »…) jusqu’à ce que la vague du disco, qu’il a largement contribué à faire naître, vienne lui ravir la vedette. A partir de 1975, ses disques ne sont plus que des succès commerciaux mineurs et il faut attendre 1980 et son apparition dans le film « les Blues Brothers » pour qu’il retrouve toute son audience. Le rap et le hip-hop, directement inspirés par sa musique, font leur apparition et Brown n’entend pas se laisser submerger cette fois, comme en témoigne le duo Unity gravé avec Afrika Bambaatan.
Puis c’est le succès considérable de « Living In América » (tiré du film Rocky IV) qui lui rend son titre de roi de la soul. « How Do You Stop » et « I’m Real » viennent de prendre la relève en 1988 lorsque Brown est arrêté et incarcéré au terme d’une course-poursuite épique avec la police. Depuis sa sortie de la prison d’Augusta, en 1991, il se produit à nouveau sur les plus grandes scènes à la tête de l’un des orchestres les plus professionnels de la planète, et force est de constater que, si sa prestation est devenue un peu moins acrobatique avec les ans, sa musique n’a rien à envier à aucun de ceux, de Prince à Public Enemy, qui prétendent assurer sa succession.
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