La Diaspora noire



LOUIS ARMSTRONG

ARMSTRONG ET LA MUSIQUE DE JAZZ, c’est sans doute la plus belle histoire d’amour qui puisse exister entre un père et sa fille.

La scène se passe dans le quartier réservé de Storyville, à la Nouvelle-Orléans, le soir de la Saint-Sylvestre 1912 ou 1913.dans le district comme ailleurs, la tradition veut que l’on célèbre la nouvelle année avec force bruit. Certains font éclater des feux d’artifice, d’autres tirent même des balles à blanc. Bref, les esprits sont échauffés. Par l’alcool qui coule à flots dans les bouges de Perdido ou de Franklin. pAr la musique des orchestres de rue ou des premières formations de jazz. Les jeunes sont venus nombreux participer à cette fête. Ce soir-là, l’un d’eux a dérobé un pistolet dans la maison de sa mère, Mayan, et de son beau-père. Tout à coup, sur Rampart Street, un groupe d’adolescents s’approche de lui. Une détonation retentit. Le jeune Noir prend peur et, à son tour, se met à tirer. Quelques instants plus tard, la police accourt sur les lieux et arrête le « délinquant ». Dès le matin du 2 janvier, il passe devant le juge qui l’envoie au Waifs Home, une sorte de foyer pour enfants abandonnés. Il se nomme Louis Armstrong !

- Une date de naissance qui pose problème.

Nous ne connaissons pas avec précision l’âge de Louis Armstrong lorsqu’il est conduit au Waifs Home. On a longtemps pensé qu’il avait vu le jour le 4 juillet 1900 dans James Alley, à la Nouvelle-Orléans. Or, selon le batteur Zutty Singleton, qui a été l’un de ses proches, Armstrong serait né en 1898 »Louis et moi, nous avions toujours eu le même âge et, d’un seul coup, voilà qu’il était de 2 ans plus jeune que moi ». De son côté, Lil Hardin, la deuxième femme du trompettiste, a affirmé, à maintes reprises, qu’elle était née en 1898 et que son mari était de quelques années plus âgé qu’elle. Enfin, un registre de 1918, date à laquelle Louis a été appelé sous les drapeaux, montre que le chiffre 8 a été remplacé par un 9. S’agit-il d’une erreur d’un fonctionnaire ou d’un faux d’Armstrong ? Difficile à dire. Disons simplement que l’année 1898 paraît aujourd’hui la plus vraisemblable. Mais donner aux autorités l’année 1900 (sans parler du 4 juillet, le jour anniversaire de l’indépendance des Etat-Unis) présentait, entre autres avantages, celui de ne pas avoir à combattre en Europe !

- L’initiation à la Nouvelle-Orléans.

En tout cas, Louis Armstrong a fréquenté les musiciens de jazz dès sa plus tendre enfance – ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui passait ses journées dans les rues du Black Storyville. Son séjour forcé au Waifs Home devait au moins lui permettre de se familiariser avec le cornet grâce au chef d’orchestre Peter Davis. Plus insolite, en revanche, est sa façon de jouer : n’ayant pas appris à bien appliquer les lèvres à l’embouchure de l’instrument, il allait en effet en souffrir toute son existence, mais, en même temps, produire une sonorité, chaude, romantique, puissante et cristalline, différente de tous les autres instrumentistes de sa génération.

Louis Armstrong va considérablement progresser durant toute la seconde moitié des années 1910. Parrainé par King Oliver, qui en 1917 a quitté la Nouvelle-Orléans pour Chicago, il entre tout d’abord dans l’orchestre de Kid Ory, l’un des plus célèbres trombonistes de Crescent City, puis dans celui de Fate Marable, lequel se produit sur les riverboats remontant le Mississippi.

- L’ascension vers la gloire.

En 1922, lorsqu’il accepte de rejoindre à Chicago celui que l’on nomme désormais King Oliver, Armstrong n’a plus rien d’un débutant. Fermement décidé à prendre les choses en main, il tire un trait sur sa jeunesse à la Nouvelle-Orléans et abandonne à son triste sort Daisy Parker qu’il a épousée 4 ans auparavant. Commence alors l’ascension vers la gloire de « Satchmo » (sur-nom provenant de « satchelmouth », c’est-à-dire « bouche en forme de besace »). La même année, il devient membre du Créole Jazz Band, où joue également la pianiste Lil Hardin qu’il épousera 2 ans plus tard. Cet orchestre, constitué exclusivement de musiciens néo-orléanais, donne l’occasion au jeune cornettiste de montrer toute l’étendue de son talent. Dans Chimes Blues » et « Froggies Moore », enregistrés en 1923, il signe ses 2 premiers solos. Puis, sur les conseils de Lil Armstrong, il abandonne Oliver l’année suivante, travaille quelque temps au Dreamland avec la formation l’Ollie Powers, puis se rend à New York où l’appelle Fletcher Henderson. Cette nouvelle étape est décisive : Armstrong doit se soumettre à la discipline d’un grand orchestre, apprendre à lire les partitions. De retour à Chicago, en 1925, après avoir participé à plusieurs séances d’enregistrement avec la grande chanteuse de blues classique Bessie Smith, Louis Armstrong retrouve Lil. On le voit ensuite avec l’orchestre d’Erkskine Tate au Vendome, puis avec celui de Caroll Dickerson au Sunset Café et c’est dans ce lieu que le cornettiste fera 2 rencontres fondamentales pour sa carrière. Tout d’abord, le pianiste Earl Hines, avec qui il gravera quelques-uns des plus beaux titres de son répertoire, ensuite Joe Glaser, le propriétaire du Sunset, qui deviendra quelques années plus tard son manager.

Mais les plus belles pages sans doute de sa musique restaient à écrire. Il le fera durant les fameuses séances avec les Hot Five et les Hot Seven, entre le 12 novembre 1925 et le 7 décembre 1928, époque au cours de laquelle il abandonnera le cornet pour la trompette. Comme l’a écrit le biographe de Louis Armstrong James Lincoln Collier, « les quelques 60 disques connus de manière générale sous le titre « Louis Armstrong Hot Fives » constituent un des recueils les plus importants de toute la musique enregistrée an Amérique et de la musique improvisée du XXème siècle » (Louis Armstrong Donoël). Et Collier de poursuivre : « a travers tous les Etats-Unis, les musiciens furent littéralement sidérés par ce qu’Armstrong était en train de réaliser ; et tous voulurent faire la même chose que lui. La conséquence en fut qu les Hot Five liquidèrent purement et simplement le vieux style Nouvelle-Orléans : ou bien vous essayiez de jouer comme Armstrong, ou bien, à la limite vous arrêtiez carrément ». Et le fait est que ces enregistrements, parmi lesquels il faut citer « West End Blues », « Heebies Jeebies », « Tight Like This », Willie The Weeper » ou « Weather Bird », inaugurent une nouvelle ère pour le jazz. L’improvisation collective, chère aux artistes de la Nouvelle-Orléans, venait d’être définitivement écartée au profit du solo, ce qui devait constituer sans aucun doute possible la plus importante révolution dans le monde de la musique populaire américaine.

- Satchmo, « entertainer »

En ce début des années 1930, Louis Armstrong est devenu la 1 ère star du jazz, aux yeux d’un public toujours plus nombreux grâce aux Hot Five. Il ressent donc le besoin de passer à autre chose. Non pas qu’il souhaite radicalement changer de style – il restera toujours un maître de la paraphrase. Mais il a joué sur la scène du prestigieux Savoy Ballroom à Harlem. Depuis, son souci quotidien est de s’attirer les surffrages du public de Broadway. Il va chercher à se diversifier, notamment en adaptant ou plus précisément, en recréant le répertoire de Broadway. Aussi, et même si l’image du grand improvisateur qui a émancipé la trompette restera toujours bien ancrée dans les esprits, force est d’admettre qu’elle aura tendance à s’estomper devant celle d’entertainer. Son large sourire sur des lèvres pourtant abîmées par tant d’heures de travail, son mouchoir blanc mouillé par la sueur, font aujourd’hui, il est vrai, partie de sa légende. Tout comme sa voix rauque que tant d’autres chanteurs essaieront vainement d’imiter. Ce sont ces clichés, qui tendaient à faire apparaître Satchmo sous les apparences d’un inoffensif « oncle tom », que le grand public retiendra pendant quelque temps. Plus, en tout cas, que les traits de génie d’un musicien qui, comme l’a justement noté Michel Laverdure, « a inventé le jazz tel que nous le connaissons aujourd’hui ».

- Le retour au premier plan.

Critiqué pour ses réserves à l’égard du mouvement bop de Parker et Gillespie et ses concessions à Hollywood et à Broadway, Louis Armstrong revient en force dans la seconde moitié des années 1940. En Europe, en Afrique, en Extrême-Orient, comme bien sûr aux Etats-Unis, partout le public va l’acclamer. En 1952, les lecteurs du journal Down Beat le consacrent même « la plus importante figure musicale de tous les temps ». Quant à sa discographie, on estime qu’il enregistrera de 1947 à la fin des années 1960 environs 1 500 titres, dont beaucoup sont de pures merveilles. Pour s’en convaincre, il suffit de citer l’album de 4 disques intitulé « Musical Autobiography » qui comprend « That’s My Home » et « Lazy River ». Mentionnons encore la reprise de « Hello Dolly » en 1964 qui détrônera « Can’t Buy Me Love » des Beatles en tête des « charts ».

Mais à partir de 1959, date de son premier accident cardiaque, la santé de Louis décline. 10 ans plus tard, il a même pratiquement cessé toute activité et le 6 juillet 1971 il s’éteint dans sa demeure de Corona (Etat de New York). Les funérailles auront lieu 3 jours plus tard à Corona, en présence des plus grandes personnalités du monde du jazz. Quelques mois après, le 27 août précisément, un concert sera donné à sa mémoire. Lil Armstrong s’écroulera à son tour d’une crise cardiaque pendant un solo de piano. Il y avait exactement 40 ans qu’elle vivait séparée de celui qu’elle avait contribué à lancer !

haut de page