MEMPHIS SLIM
La musique et la carrière de cet européen d’adoption pourraient résumer
presque à elles seules l’épopée du blues.

Un barrlhouse perdu dans la campagne de l’Arkansas. Nous sommes à la fin des années 1920. Dans le baraquement en bois se trouvent des ouvriers agricoles, d’autres du chemin de fer. Tous sont de race noire et tous, pendant 10 ou 12 heures de suite, ont travaillé durement sous un soleil de plomb. L’esprit échauffé par un mauvais alcool, ils discutent avec les boogie girls, lancent à ces entraîneuses ravagées par la fatigue et les excès quelques plaisanteries salaces. Mais bien peu font attention au pianiste. Pourtant, il est là. Depuis le début de la soirée, il y va de ses blues, de ses rythmes endiablés qui tentent vainement de couvrir le bruit d’une clientèle venue exorciser son désespoir.
- Les « barrelhouses » du Vieux Sud.
Cette scène, Memphis Slim l’a vécue des centaines de fois entre le début des années 1920 et la fin de la décennie suivante. Son père possédait dans le Sud plusieurs de ces établissements et lui-même, après que les frères Sykes lui eurent transmis le virus blues, y a fait ses premières armes. Bien des années plus tard, il devait se souvenir de son difficile apprentissage dans ces cabarets de second ordre : « Le problème dans les Honky tonks tenait à ce que le patron vous demandait de jouer quoi qu’il arrive dans la salle. Que les gens se battent ou tirent, il fallait continuer à jouer, et jouer plus fort pour attirer leur attention ». Difficile mais indispensable apprentissage, et, lorsque Memphis Slim se fixe à Chicago en 1937, il n’a plus rien d’un débutant. Les quelques 15 années passées sur les routes et dans les tripots du Sud profond non seulement l’ont aguerri, mais lui ont permis, avec une aisance déjà déconcertante, de jouer tous les styles de blues : le boogie-woogie, bien sûr, grâce au grand Roosevelt Sykes qui a été en quelque sorte son mentor, le country-blues des pionniers du Delta. Et bientôt un blues plus sophistiqué et policé à l’image de son demi-frère Eddie Boyd.
Memphis Slim dispose d’un autre atout en main. Né Peter Chatman à Memphis (Tennessee), le 3 septembre 1915, il est issu d’une famille relativement aisée. Certes, sa mère est morte 2 ans après sa naissance et son père, toujours sur les routes, ne s’est guère occupé de lui. Mais, grâce à sa grand-mère qui l’a élevé et qui, surtout, possédait un piano, il a pu apprendre la musique et acheter les disques des artistes qu’il vénérait – Leroy Carr, Lonnie Johnson, Bessie Smith, Roosevelt Sykes. Très certainement même, sa famille a dû lui donner un peu d’argent avant qu’il ne parte pour le Nord, car ce ne sont pas les quelques $ récoltés dans les barrelhouses de l’Arkansas ou dans les clubs de Beale Street, à Memphis, qui lui auraient permis de louer un grand appartement au cœur même de l’activité artistique de la « Windy City ».
- Chicago et la fine fleur du blues
Cet appartement, Peter Chatman va le transformer en salle de répétitions. En échange de quelques $, tout ce que le ghetto noir de Chicago compte de musiciens de blues vient bien vite y jouer et, une fois les instruments posés, « déguster » le whiskey de contrebande que l’on trouve ici plus facilement et moins cher qu’ailleurs. C’est évidemment une aubaine pour celui qui prendra bientôt le nom de Memphis Slim (en référence à la ville natale et à sa minceur, slim signifiant « mince »). Car le pianiste peut non seulement se mesurer aux plus grands noms du blues de Chicago, parmi lesquels Sonny Boy Williamson et Tommy McClennan, mais, à l’abri de tout souci financier, se consacrer pleinement à la musique. Il devient ainsi professionnel à la musique. Il devient ainsi professionnel à la fin des années 1930. Dès 1940, il accompagne Washboard Sam pour quelques séances, grâce à Lester Melrose, producteur chez Columbia et RCA-Blue-bird, puis enregistre comme leader « Beer Drinkin’ Woman » et « Grinder Mann Blues », qui connaîtront un incontestable succès. La même année, Big Bill Broonzy le prend comme pianiste après le décès de Joshua Altheimeer. Memphis Slim se souvient : « En 1940, j’ai commencé à tenir le piano aux côtés de Big Bill dans le West Side. Big Bill Broonzy, Sonny Boy Williamson et moi-même, nous travaillions au Ruby Tavern. C’est là que tout un tas de types avaient pris l’habitude de venir après leur job. Tampa Red, Big Maceo, Jazz Gillum, Roosevelt Sykes, Curtis Jones (…) ».
- Les House Rockers : une complicité exceptionnelle
Les quelques 5 années passées aux côtés du célèbre guitariste de blues ont permis à Memphis Slim de montrer toute l’étendue de son talent – il suffit de citer les enregistrements de « Rock Me Baby Blues », « Walking Blues » ou « Conversation With The Blues » pour s’en convaincre. Mais c’est dans la seconde moitié des années 1940, lorsqu’il forme son premier orchestre, qu’il s’impose comme l’un des grands musiciens de blues de Chicago. Memphis Slim a en effet compris que la communauté noire urbanisée ne se contentait plus de la musique du Delta, tragiquement marquée par l’esclavage et la ségrégation, et qu’il fallait lui proposer une musique à la fois proche de la tradition du blues et plus élaborée dans ses arrangements. Suivant une démarche comparable à celle de son maître, Roosevelt Sykes, où des prestigieux chefs d’orchestre de Kansas City (à commencer par Count Basie), il s’entoure d’excellents musiciens. Avec son Solid Band, dans lequel officient des instrumentistes de la trempe du guitariste Matt Murphy, des saxophonistes tels que Alex Atkins, Ernest Cotton et John Calvin et du fabuleux contrebassiste Willie Dixon, le pianiste chanteur va fixer dans la cire un nombre impressionnant de chefs d’œuvres. certains comme « Every Day I Have The Blues », « Wish Me Well », « Mother Earth », « I Gotta Finnd My Baby », Messin’ Around » ou « Having Fun », témoignent en outre de l’exceptionnelle complicité qui règne alors au sein des House Rockers. Comme le confiera plus tard Memphis Slim : « Nous étions tous de Memphis et nous étions très proches et pleins d’affection les uns pour les autres. Je n’avais pas besoin de leur dire quel morceau nous allions jouer, une note, deux notes, et tout le monde y était comme par un signal télépathique ». (propos recueillis par Francis Hofstein pour Soul Bag).
- La conversion au country-blues
Les House Rockers cessent pourtant d’exister en 1958. Désireux de se remettre en question, conscient aussi de l’engouement soudain des étudiants pour le country-blues, il entend désormais s’exprimer en solo, à la rigueur accompagné par un seul musicien. Avec l’incontournable Willie Dixon à la contrebasse, le pianiste reprendra ainsi le circuit des clubs, comme à ses tous débuts dans le Deep South. En 1960, après avoir été acclamé lors du Festival de Newport (en compagnie notamment de Joan Baez), on le verra même avec le protest-singer Pete Seeger au célèbre Village Gate de New York. Deux ans plus tard, il participe à la première tournée de l’Americain Folk-Blues Festival en Europe.
- Européen d’adoption
Le Vieux Continent va lui réserver le même accueil chaleureux qu’aux premiers ambassadeurs du blues, les Willie Dixon, Sonny Terry, Brownie McGhee, John Lee Hooker ou T-Bone Walker. Le pianiste décide alors de rester à Paris. Certes, parce que la concurrence y est moins rude qu’aux Etats-Unis, confiera-t-il non sans ironie. Mais aussi et surtout parce que l’ostracisme y est moins présent. Memphis Slim se produit souvent aux Trois Mailletz, au Quartier latin, enregistre beaucoup en France, en Angleterre (avec le père du blues anglais, Alexis Korner) et au Danemark, et compose plusieurs musiques de film (dont « A nous deux la France »). Malgré tout, il trouve le temps de tourner un peu partout en Europe, et notamment de l’autre côté du rideau de fer. Là, toute une jeunesse maltraitée peut, grâce aux chaudes et tragiques 12 mesures, échapper quelques heures à un régime qui a tué les libertés et les espérances, semblant répondre en écho aux propos du bluesman : « Pour moi, le blues est un médicament. Quand je chante le blues, je me sens mieux ; et il doit en être de même pour les gens qui m’écoutent, s’ils se reconnaissent dans mes chansons ». (Cité Jacques Barsamian dans Encyclopédie Black Music, Michel Lafon, 1994).
Honoré par l’Académie française du jazz, qui lui avait décerné l’Oscar du meilleur album pour « Memphis Slim And The Real Honky Tonk », paru en 1965 chez Folkways, le pianiste s’est éteint à Paris, le 24 février 1988. Il repose en paix à Memphis, ville phare de la musique populaire américaine. Il nous reste toutefois ses disques, dont la plupart sont de véritables merveilles, et tout particulièrement ceux enregistrés pour Vee-Jay. Du boogie-woogie aux faces plus sophistiquées, enregistrées à Chicago ou en Europe, en passant par le country-blues du tout début des année 1960, la musique de Memphis Slim, toujours d’une pureté magique, symbolise presque à elle seule l’histoire du blues. Tout comme le parcours artistique d’un créateur qui, parmi les tout premiers, a osé s’expatrier de l’autre côté de l’Atlantique.
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