La Diaspora noire



RAY CHARLES

Le « GENIUS », musicien polyvalent, a flirté avec tous les genres musicaux. Il a créé le sien avant de devenir une immense vedette internationale.

Si le mythe du melting-pot, ce creuset qui aurait vu les différents courants raciaux et nationaux se fondre en une population homogène, n’a jamais correspondu à la vérité aux Etats-Unis, celui de la mentalité pionnière des Américains est en revanche bien réel. Cette mobilité, qui remonte à l’expérience des millions d’immigrants qui avaient tout quitté en Europe ou ailleurs pour refaire leur vie en Amérique, est l’une des constantes de la vie quotidienne outre-Atlantique. Les afro-Américains ont adopté ce trait de caractère après l’abolition de l’esclavage, beaucoup cherchant à échapper à la ségrégation sudiste en s’établissant dans les grandes villes du Nord tout au long de la première moitié du siècle. Dans cette mesure, l’exemple de Ray Charles est atypique, puisque ce natif d’Albany, en Géorgie, a débuté sa carrière musicale à l’âge de 18 ans très loin de New York ou de Chicago, choisissant de s’établir à Seattle, Washington – l’Etat le plus éloigné de celui de Floride où il avait été élevé. L’entreprise était d’autant plus osée que Ray, atteint très tôt par un glaucome, était aveugle.

- Marqué par le drame.

Né le 23 septembre 1930, Ray Charles Robinson a grandi auprès de sa mère et de son jeune frère George à Greenville, en Floride. A 5 ans, un premier drame survient dans son univers lorsque George se noie accidentellement sous son regard. Peu après, les premiers symptômes de sa maladie se font sentir et il est atteint de cécité complète en l’espace de quelques mois. Avant même ces épisodes difficiles, Ray avait entamé ses explorations au piano sous la conduite amicale d’un voisin, Wyllie Pittman. En 1937, il est inscrit à l’école pour aveugles de St Augustine où il apprend à lire et à écrire en braille, l’alphabet comme la musique. Multi-instrumentaliste étonnamment doué, il parfait sa pratique du piano, de l’orgue, du saxophone alto, de la trompette et de la clarinette. Au nombre de ses influences d’alors, Chopin et Sibelius pour la musique classique, Art Tatum et Artie Shaw pour le jazz.

Après la mort de sa mère à la fin de la guerre, il choisit de vivre de la musique en Floride tout d’abord, avant de réunir quelques économies (600 $) pour s’installer à Seattle, sur la côte pacifique. Les principaux clubs de la ville lui font une place, qu’il s’agisse du Elks, du Rocking Chair ou encore du Black & Tan, l’un de ces lieux où les publics blanc et noir pouvaient cohabiter. La mode est aux trios de cocktail louanges popularisés par Nat King Cole et Charles Brown ; Ray Charles (qui a choisi d’abandonner son patronyme, Robinson, pour éviter toute confusion avec le célèbre boxeur Sugar Ray Robinson) s’en inspire très fortement, épiçant son répertoire de tubes de jump blues empruntés aux Tympani Five de Louis Jordan.

- La révélation du blues.

La première occasion d’enregistrer se présente en 1949 grâce à Jack Lauderdale, patron des marques Down Beat et Swingtime. A la tête de son Maxim Trio, Charles obtient avec « Confession Blues » un 1er succès commercial, confirmé 2 ans plus tard par « Baby Let Me Hold Your Hand » et « Kiss Me Baby ». Sa réputation grandissante lui vaut d’être invité par le guitariste Lowell Fulson (lui aussi chez Swingtime) à devenir son pianiste attitré, aux côtés des saxophonistes Stanley Turrentine et Earl Brown. Fulson est constamment en tournée depuis que « Three O’Clock Blues » et « Everyday I Have The Blues » sont devenus des best-sellers ; cette association sera extrêmement fructueuse, puisqu’elle donnera à Ray l’occasion de se familiariser avec l’univers du blues, l’une des composantes majeures de sa musique par la suite. En 1952, la jeune firme Atlantic rachète son contrat Swingtime et l’enregistre dans un contexte de rythm and blues pur qui lui vaut quelques succès : « Losing Hand, It Should’ve Been Me, Mess Around ». Au cours des mois qui suivent, on le trouve à la tête de l’orchestre de la chanteuse Ruth Brown, puis en compagnie de Moms Mabley, avant qu’il ne parte s’établir à la Nouvelle-Orléans. Le hasard des rencontres l’amène lors à travailler pour le compte du guitariste Eddie Guitar Slim Jones, dont le blues très primitif et arraché sera une révélation pour Ray ; rompant avec la sophistication qu’il avait jusqu’alors toujours privilégiée, le jeune pianiste signe pour Guitar Slim les superbes arrangements de « The Things That I Used To Do », disque d’or qui fournira au blues l’un de ses plus grands standards.

- La naissance de la soul.

Sous l’influence de la musique passionnée, chargée d’émotion de son mentor, Ray grave, en 1954, le titre qui va pleinement révéler son talent, « I’ve Got A Woman », enregistré dans un studio radio d’Atlanta, combine en moins de trois minutes l’ensemble des éléments qui font de lui un créateur à part : absence de guitare, piano très présent, section rythmique élastique, riffs de cuivres fiévreux, solo de saxophone torride, le tout dans une atmosphère qui rappelle celle des églises baptistes. A l’exception de Roy Brown qui avait déjà fait quelques incursions dans ce domaine, ce mélange des genres scandalise certains, comme Big Bill Broonzy qui s’insurge : « Il chante comme n prédicateur et i mélange le blues avec le spirituals. C’est dans une église qu’il devait se produire, pas sur une scène ». A l’inverse, le public consacre cette audace et les disques suivants de Charles empruntent tous à la tradition du gospel : « This Little Light Of Mine des Ward Singer » devient « This Little Girl Of Mine », Lonely Avenue s’inspire du I’ve Got a New Home des Pilgrim Travelers, tandis que « Nobody But You , Lord » perd toute connotation religieuse en devinant simplement « Nobody But You ». Parallèlement, un chœur féminin, baptisé les Raelets, vient entretenir la confusion. Jusqu’à la fin de la décennie, la réussite est constamment au rendez-vous et le nom de Ray Charles rejoint ceux de B. B. King, Faats Domino, Johnny Ace et Little Richard en tête des hit parades noirs. Le grand public américain est aussi à sa portée, comme le prouve le triomphe qu’il remporte en 1959 au Festival de Newport.

- Conquérir l’Amérique moyenne.

Curieusement, alors que son plus gros tube depuis des années, « What’d I Say », passe sur toutes les radios, Ray quitte Atlantic qui l’avait aidé à bâtir sa réussite et rejoint ABC-Paramount en 1960, s’éloignant du rhythm and blues pur pour devenir un transfuge musical au sein de l’Amérique moyenne. Cette nouvelle ligne de conduite se matérialise par une série d’albums où les orchestrations léchées de Quincy Jones et Raph Burns mêlent cuivres et violons. 2 ans plus tard, le rhythm and blues est mis de côté avec un album exclusivement consacré au country and western. Les anciens fans de Ray s’émeuvent, mais avec plus de trois millions d’exemplaires vendus de « I Can’t Shop Loving You », la logique commerciale ne plaide guère en faveur des puristes.

- Une réussite universelle.

C’est aussi le début d’une carrière internationale qui le mène sur tous les continents ; le public français se souvient encore des concerts donnés par celui que l’on surnomme maintenant le Genius au Palais des sports de Paris comme au Festival d’Antibes. de retour aux Etats-Unis, Ray compose pour le cinéma « In The Heat Of The Night », il est l’un des rares chanteurs afro-américains à passer régulièrement à la télévision, tandis que, sur disque, les emprunts à Jerome Kern et Oscar Hammerstein montrent l’influence de Broadway, aux côtés de standards des Beatles. Cette période de la production de Charles a souvent été critiquée, mais c’est faire abstraction du fait que certains de ses plus beaux titres de rhythm aand blues datent de l’époque ABC : « Hit the Road Jack », « Unchain My Heart », « Let’s Go Get Stoned » C’est aussi au cours des années 60 que Ray décide de mettre un terme à l’usage de l’héroïne, une habitude contractée dès ses débuts à Seattle. Devenu une figure incontournable de l’Amérique noire, il n’entend pas contribuer au cliché romantique du musicien noir doué mais drogué, qui fait rêver les intellectuels blancs depuis les morts tragiques de Charlie Parker et de Billie Holiday. Au lendemain de sa cure de désintoxication, Charles revient d’ailleurs en force avec l’excellent album « Crying Time », qui rappelle le meilleur de chez Atlantic.

- La consécration.

Depuis 25 ans, l’esprit du blues a pourtant quelque peu déserté les disques du Génius ; ses productions de type Middle-Of-The-Road se sont succédé et c’est surtout sur scène qu’il est recommandé d’apprécier ce géant de la musique populaire. Ou bien encore à l’écran, son apparition comme vendeur d’instruments de musique dans le film « les Blues Brothers » ayant beaucoup contribué au rajeunissement de son public, de même que sa présence en 1985 avec Michael Jackson et Stevie Wonder (parmi tant d’autres) sur la chanson « We Are The World ». Monument international de la musique populaire, il a fait l’objet en 1992 d’un documentaire très réussi réalisé par la chaîne américaine PBS, alors que le superbe recueil « My World, publié l’année suivante, prouvait que le Génius a encore beaucoup de choses à dire. Mais, surtout, comment ne pas évoquer, lorsque l’on parle de Ray Charles, l’influence tout à fait considérable qu’il a eue sur l’univers musical de toute la musique rock, à travers des chanteurs de talent comme Van Morrison, Steve Winwood, Eric Burdon et surtout Joe Cocker qui affirment tous lui devoir une large part de leur inspiration ?

haut de page