
Tidiane N'Diaye et Aimé Césaire
Ou Lorsqu'un des fils rencontre le
père de la Négritude
L'ÉDITORIAL DE TIDIANE N'DIAYE
Au XIX ème siècle, les explorateurs Brazza, Nachtigal et autres
Stanley, passionnaient leurs compatriotes par des récits exotiques,
pour mieux préparer l'opinion à une aventure d'occupation coloniale en
Afrique. Les puissances européennes tentaient de convaincre aussi leurs
peuples que les bienfaits de l'impérialisme colonial étaient liés au
triomphe de la civilisation. Cette merveille du genre humain étant bien
sûr un accomplissement exclusif des nations européennes. Aussi,
quoi de plus naturel que celles-ci se fixent la noble mission, de
civiliser ce monde africain barbare et qui était « un fardeau de
l'homme blanc. » L'Afrique, continent de tribus primitives à leurs
yeux, ne pouvait abriter de foyers culturels dispensateurs de
civilisation. Et comme dans la plupart des histoires de conquêtes, la
religion était aussi de la partie. Dans le livre IV du Génie du
Christianisme, Chateaubriand louait les mérites de la religion
chrétienne, d'avoir fourni à l'humanité la fabuleuse activité de
missionnaire, qu'il présentait comme « une de ces grandes et
nouvelles idées qui n'appartiennent qu'à la religion chrétienne. »
Il assignait aux missions un rôle, mais celles-ci allaient plutôt
se révéler surtout fort utiles à l'entreprise coloniale. Ainsi,
les colons qui pouvaient compter sur les théoriciens idéologues du
XIXème siècle - adeptes du postulat de la supériorité blanche -,
allaient également bénéficier de l'appui des missionnaires, pour invoquer un
« devoir d'évangélisation des peuples africains. » Ensuite,
tous ces alliés objectifs s'appuieront habilement, sur la légende
judéo-chrétienne de « La malédiction de Cham. » En fait comme
on sait aujourd'hui, cette construction n'était qu'une fallacieuse
interprétation de la Bible, par des théologiens du Moyen-Age, pour
justifier l'infériorisation des Africains, avec la caution morale de
l'Eglise. Egalement imprégnés de la vision polluée du principe absurde
d'inégalité des races, mise en théorie par le Comte Joseph de Gobineau
- qui n'avait pas attendu la caution darwinienne pour fonder sur une
base physique la suprématie de la race nordique et germanique -,
missionnaires et colons qui avaient partie liée, appliqueront sur le
terrain une lecture raciste de l'évangile. Baranowski affirmait que
dans l'imaginaire collectif des Européens, les Noirs symbolisaient le
diable.
Quant au poète polonais Tuwim, ses anecdotes et légendes, habilement
présentées mais peu convaincantes, faisaient état du diable personnifié
par le noir éthiopien. Et le mythe de la malédiction des Africains dans
l'imaginaire des trois grands monothéismes (juif, chrétien et
musulman), allait même servir de caution morale et religieuse à la
science. L'une des approches de celle-ci, élaborée par Buffon, fit
ainsi apparaître une discutable hiérarchisation des hommes. Dans une
classification pour le moins comique, ce naturaliste - qui fut un des
premiers à introduire le concept de race dans son Histoire naturelle -,
mit les Africains et les orangs-outans à égalité, sur le palier le plus
bas de la pyramide des races. Pour autant, Buffon affirmera sans
rire que l'homme Blanc comparé aux Noirs, était une perfection éthique,
esthétique et physique. Les races, selon lui, se différenciaient par la
couleur, la taille et la physionomie mais aussi par les moeurs et
l'intelligence. Buffon expliquait ces variations par le climat qui
serait à l'origine de toutes les différences biologiques. Quant aux
philosophes qui n'étaient pas en reste, ils évoquaient sur cette
question raciale, des concepts de perfectibilité et de dégénérescence.
La perfectibilité morale était selon eux une caractéristique du Blanc,
alors que les Noirs étaient anthropologiquement dégénérés. Ainsi ,ce qui
pour les Européens était d'ordre purement moral devenait chez les
Africains d'ordre anthropologique. La plupart des philosophes de
l'époque considéraient logiquement le progrès comme une donnée
implicitement linéaire de la civilisation. Toutefois, manquant
objectivement de recul, ils pensaient qu'il était impossible, que les
Africains puissent un jour participer à cet accomplissement. Leurs
illustres prédécesseurs des Lumières n'avaient pas tous remis
clairement en question le principe de l'infériorité d'une « pseudo
race » par rapport à une autre. Beaucoup d'entre eux partageaient la
conviction de la montée fatale du progrès. Mais explicitement ou
implicitement, ils établirent une certaine hiérarchisation des groupes
humains plus ou moins avancés, où l'homme noir, dominé et asservi, ne
pouvait occuper que le niveau inférieur. Ces grands penseurs - du
siècle dit de la raison triomphante -, souvent généreux, furent
pourtant à l'origine d'une des plus prestigieuses conquêtes de la
Révolution française : les Droits de L'homme. Ils jetèrent
cependant sans le savoir, les bases de nombreuses spéculations racistes
qui allaient suivre. Par leur volonté de découvrir les lois naturelles
dans une sorte de rationalité scientifique, ils ouvrirent la voie aux
« scientistes » et autres eugénistes classifiant les races
selon des différences physiques ou de couleurs. Cette codification
hasardeuse amènera même Thomas Jefferson, un grand savant et futur
Président des Etats-Unis, à la spéculation suivante :
« J'émets donc l'hypothèse provisoire que les Noirs, qu'ils soient
issus d'une race distincte ou qu'ils doivent leur spécificité à
l'histoire et à l'environnement, sont inférieurs aux Blancs aussi bien
physiquement qu'intellectuellement. » Jefferson, pourtant lié aux
milieux révolutionnaires, ira jusqu'à suggérer, l'idée d'exterminer les
Indiens ou de les déporter le plus loin possible. En
France, Diderot et l'abbé Raynal, malgré des prises de positions
souvent humanistes, ne s'étaient pas embarrassés de scrupules, pour
toucher des dividendes sur l'esclavage. Quant à Voltaire qui méprisait
aussi bien les Juifs que les Noirs, il ne voyait dans ces derniers que
des « animaux. » Par une singulière acrobatie intellectuelle,
il ira jusqu'à justifier l'esclavage, en rejetant la faute sur les
Nègres qui selon lui, y étaient naturellement prédisposés. Il affirmait
que : « Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres
toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de
leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et
les autres espèces d'hommes, des différences prodigieuses. Et ce qui
démontre qu'ils ne doivent pas cette différence à leur climat, c'est
que des Nègres et des Négresses transportés dans les pays les plus
froids y produisent toujours des animaux de leur espèce et les mulâtres
ne sont q'une race bâtarde. »
Montesquieu s'inscrivait aussi dans la même logique que Ptolémée de
Lucques, qui à l'inverse de Voltaire, prétendait comme Buffon, que
l'intensité de l'ensoleillement aurait un impact direct sur
l'assouplissement des esprits. Aussi, il soutiendra que : « Les
climats font les hommes et que s'il y a un esclave naturel, c'est
climatiquement chez les Noirs qu'on le trouve. » Fort heureusement,
il est des raisons qui incitent à ne jamais désespérer de l'humanité.
L'ignorance entre les peuples, à différentes époques de l'histoire
humaine fut véritablement à l'origine de ces regrettables dérives. Mais des
hommes lucides ou en avance sur leur temps, ont souvent bravé l'opinion
dominante chez leurs contemporains. Michel de Montaigne était de
ceux-là. Il écrivait dans ses Essais publiés en 1580 : « Il n'y a
rien de barbare et de sauvage à cette nation à ce qu'on m'a rapporté,
sinon que chacun appelle barbare ce qui n'est pas de son usage. Nous
les pouvons bien appeler barbares eu égard aux règles de la raison,
mais non pas eu égard à nous qui les surpassons en toutes sortes de
barbarie.» Cependant le plus courageux et clair sur la question, fut
sans conteste Jean-Jacques Rousseau. L'auteur du Contrat
Social, à propos du Discours sur les Sciences et les arts, répondra
ceci à M. Bordes : « Ainsi de ce que nous n'avons pu pénétrer
dans le continent de l'Afrique, de ce que nous ignorons de ce qui s'y
passe, on nous fait conclure que les peuples en sont chargés de vices.
C'est si nous avions trouvé le moyen d'y porter les nôtres, qu'il
faudrait tirer cette conclusion. Si j'étais chef de quelqu'un des
peuples de la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière
du pays, une potence où je ferais pendre sans rémission le premier
Européen qui oserait y pénétrer et le premier citoyen qui tenterait
d'en sortir. » Pourtant dès le XVIIIème siècle, des découvertes
accumulées par l'histoire et l'archéologie commencèrent à
dévoiler des éléments intéressants sur les anciennes civilisations
africaines et d'une manière générale, sur l'apport de tous les peuples
au patrimoine universel. Le Comte Volney était passé en Afrique entre
1783 et 1785. Après l'Ethiopie, lors d'un séjour en Egypte, le
philosophe et historien français, écrivait, ceci qui se passe de
commentaires : «Tous ont le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez
écrasé, la lèvre grosse ; en un mot, un vrai visage de mulâtre. J'étais
tenté de l'attribuer au climat, lorsque, ayant été visiter le Sphinx,
son aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête
caractérisée nègre dans tous ses traits, je me rappelais ce passage
remarquable d'Hérodote, où il dit " Pour moi j'estime que les
Colchidiens sont des Egyptiens, parce que comme eux, ils ont la peau
noire et les cheveux crépus : c'est-à-dire que les anciens Egyptiens
étaient de vrais Nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique.
Quel sujet de méditation, de voir la barbarie et l'ignorance actuelles
des Coptes, issus de l'alliance du génie profond des Egyptiens et de
l'esprit brillant des Grecs, de penser que cette race d'hommes noirs,
aujourd'hui notre esclave et l'objet de nos mépris, est celle-là même à
qui nous devons, nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'usage de la
parole. » En fait, avant l'arrivée des Arabes et des Européens, le
continent noir était le berceau d'organisations politiques, religieuses
et culturelles d'une grande complexité. Les peuples de notre planète
comme tout le monde sait aujourd'hui, n'ont pas évolué de manière
uniforme. Leurs évolutions respectives ont été fonction de
circonstances géographiques, sociologiques et historiques spécifiques à
chacun. Aussi, la diversité des besoins et des cultures fait qu'il faut
relativiser toute notion de développement, voire de civilisation. Or,
certains idéologues occidentaux ont longtemps qualifié de cumulative,
toute civilisation ressemblant aux leurs et de stationnaire, toute
civilisation s'en écartant. Autrement dit, il y a d'une part les
cultures progressives et d'autre part les cultures inertes. Entre les deux,
certains de ces obscurantistes n'ont pas hésité à classer les cultures
négro-africaines dans la dernière catégorie, sans doute pour mieux
rationaliser un concept de «mission civilisatrice» que voulaient se
donner les nations occidentales d'abord esclavagistes puis
colonialistes.
La question souvent posée - et à laquelle beaucoup ont
apporté une réponse sans nuance comme nous l'avons vu - est
celle des écarts de développement entre les civilisations de l'Afrique
depuis ces derniers siècles et celles du monde occidental. La Grèce est
l'ancêtre de toutes les civilisations indo-européennes, l'Espagne et le
Portugal ont dominé le monde pendant des siècles. Pourtant, ces trois
pays comptent depuis des siècles, parmi les moins développés du monde
occidental. Ailleurs également, d'illustres empires qui ont atteint
dans leur histoire, des points culminants de grandeur, comme la
Mésopotamie (Irak) ou la Perse (Iran), ont sombré inévitablement dans
la décadence. Aussi, l'Afrique n'a pas échappé à la règle valérienne
des «civilisations mortelles.» Après avoir été le berceau de l'humanité
et des civilisations, le continent noir regorge depuis des siècles, de
pays dits parmi les plus éloignés du monde occidental, de sa modernité
et de son progrès. Car force est de reconnaître que l'époque technique
que l'on vit, née de la Révolution Industrielle, confère à la
civilisation occidentale, une hégémonie mondiale qu'aucune autre
civilisation du passé n'a connue. Un observateur plongé dans le monde
développé depuis le XIXème siècle, conclura souvent à la supériorité de
la civilisation occidentale. Toutefois, ce qui lui apparaît comme une
évidence ne l'est plus quand on situe les deux derniers siècles - de l'ère
industrielle à la révolution technologique actuelle -, par rapport à
l'ensemble de l'histoire de l'humanité. Sans revenir à la civilisation
négro-africaine de l'Egypte - longtemps contestée mais enfin reconnue
depuis le colloque de l'Unesco au Caire en 1974 -, notons simplement
qu'à Tombouctou par exemple, autre haut lieu des anciennes cultures
africaines, l'université de Sankoré au XIIème siècle, soutenait
avantageusement la comparaison avec les universités européennes. Tandis
qu'en Europe, faut-il le rappeler, jusqu'au XIIIème siècle, seule une
infime minorité d'aristocrates savaient lire et écrire. Aussi, l'époque
moderne - et ses innovations technologiques -, n'est qu'un
bref épisode des 2 millions d'histoire africaine. Comme l'a souligné de
manière brève et pourtant forte, C. Lévi-Strauss dans «Race et
histoire» : ramenée sur la durée de l'humanité, l'ère moderne
n'apparaît plus que comme une parenthèse, encore très courte même si on
n'en connaît pas la fin. Il est donc vain de vouloir affirmer la
supériorité absolue - c'est-à-dire au-delà du seul aspect
technique et matériel -, de la civilisation occidentale. A contrario,
il est tout aussi vain de vouloir lui opposer une supériorité relative
de civilisations passées. En la matière, un regard plus neutre est le
meilleur garant du respect de la diversité humaine, passée, encore
présente ou à venir. Par ailleurs, il serait dérisoire d'enfermer le
monde dans une seule genèse du progrès dû aux peuples européens.
Les formidables découvertes du XIXème siècle, nées dans les pays
occidentaux, sont à inscrire dans la longue histoire des progrès de
l'humanité, où le «hasard et la nécessité» ont aussi souvent eu droit
de cité. Des découvertes des Chinois aux apports des civilisations
négro-africaines passées à ceux des Arabes puis aux inventions
européennes, américaines etc., c'est toute une longue chaîne du savoir
de la grande famille humaine qui parcourt le temps. Aussi, en droite
ligne des thèmes généralement abordés dans mes ouvrages, ce Site a pour
principal but - Internet étant devenu un média incontournable -, de
restituer certaines vérités historiques et anthropologiques longtemps
travesties, pour fixer les civilisations négro-africaines en marge de
l'histoire. Car les peuples ne peuvent se respecter, qu'en
reconnaissant les apports des uns et des autres au patrimoine
universel.
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