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- La révolution de la diaspora noire haïtienne
- L'Eclipse des Dieux - L’ Afrique noire, de la splendeur à la désespérance Auteur : Djib Diédhiou
- L'Eclipse des Dieux - Interview réalisée par Djib Diédhiou
- Les Falachas - Article du 18 janvier 2005 porpos recueillis par Djib Diédhiou


La révolution de la diaspora noire haïtienne

Tout au long de la Traite et de l’esclavage des Noirs, des mouvements abolitionnistes se sont montrés actifs à travers le monde. Pour autant, les principaux concernés ne baissèrent pas toujours les bras. Ces femmes et ces hommes, arrachés à leurs terres ancestrales, se sont mis à conspirer contre les maîtres dès leur débarquement dans le Nouveau Monde. Ils vont saboter la production, casser leurs outils, désobéir, déserter, agresser ou empoisonner leurs maîtres ou constituer de véritables Républiques libres de Nègres Marrons, refusant la soumission inconditionnelle, pour finir ainsi par miner et rendre improductif le système esclavagiste, comme le notait l’économiste Adam Smith. Mais bien avant ce constat ô combien mercantile et l’abolition qui allait suivre, à Haïti, les asservis africains par leur courage et leur détermination, ne l’’avaient pas attendu comme un don des maîtres, guidés par de fallacieux calculs.

Leur grande ile, Christophe Colomb la découvrit en 1492 et la baptisa Española (« l’Espagnole ») que les cartographes confondront en Hispaniola (« Petite Espagne ».) Les Espagnols soumirent d’abord ses populations autochtones, les amérindiens Arawak et Caraïbes, à des travaux forcés afin d’y faire extraire l’or des mines. Mais en moins de vingt-cinq ans, ces malheureux furent complètement décimés. Les Espagnols firent alors venir des femmes et des hommes du continent noir pour les remplacer, après que Charles Quinteut a autorisé la traite négrière en 1517. La partie ouest de l’ile d’Hispaniola, dépourvue de minerais, fut vite abandonnée par les colons espagnols. C’est alors que des boucaniers français s’y installèrent. Au XVIIe siècle, sous l’autorité du cardinal de Richelieu, la colonisation française s’institutionnalisa. Mais en 1670, intervint la crise du tabac, seule culture développée sur l’ile. Jean-Baptiste Colbert, ministre français de la Marine, décida alors, en 1685, d’encourager la création de plantations d’indigo, de café et de canne à sucre. Son nom officiel devint « côtes et îles de Saint Domingue en l’Amérique sous le vent ». Vers 1790, la colonie de Saint-Domingue était la plus prospère des possessions françaises d’outre-mer grâce à ses plantations et les profits immenses de ses industries, générés par le travail des esclaves africains. Pour autant, ces déportés étaient méprisés par les maîtres blancs de l’île et subissaient des traitements inhumains. La population de la colonie s’élevait à environ 500 000 personnes dont 38 360 Européens et 28 370 « Africains et hommes de couleur libres », aux côtés de 433 270 personnes ayant le statut d’esclave.

À la veille de la Révolution française, Saint-Domingue assurait près des 3/4 du commerce mondial de sucre. En 1788, son commerce extérieur, évalué à 214 millions de francs, était supérieur à celui des États-Unis. Les bouleversements de la Révolution française devaient cependant y entraîner de graves conflits sociaux dont le plus important fut la première révolte des esclaves africains qui débuta dès 1791. Plus de 1000 Blancs furent assassinés et les sucreries ainsi que les caféteries saccagées. Sous la conduite de leurs chefs, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe et Alexandre Pétion, ces « damnés de la terre » menèrent une courageuse guerre de libération. Elle aboutit en 1793 à l’abolition de l’esclavage par les commissaires civils Sonthonax et Polverel.

Cette décision fut avalisée et généralisée à l’ensemble des colonies françaises par la Convention. Puis Toussaint Louverture, l’un des rares Africains à savoir lire et écrire, se rallia au gouvernement français et fut nommé général de la République et gouverneur de l’île. Le surnom de Louverture (ou L’Ouverture) lui serait venu des « brèches » qu’il ouvrait dans les rangs de ses ennemis (français, britanniques ou espagnols). Plus tard, dans ses mémoires rédigées à Sainte-Hélène (Mémorial de Sainte-Hélène, chap. VI), Bonaparte dira de lui : « Toussaint n’était pas un homme sans mérite bien qu’il ne fût pas ce qu’on a essayé de peindre dans le temps. Son caractère prêtait peu, il faut le dire, à inspirer une véritable confiance ; il était fier, astucieux ; nous avons eu fort à nous en plaindre ; il fallut toujours s’en défier [...] » Sous Toussaint Louverture la paix fut rétablie dans un premier temps et les Espagnols et les Anglais chassés. Mais la promulgation d’une constitution autonomiste devait provoquer la réaction de Napoléon Bonaparte, dont l’épouse, Joséphine de Beauharnais était sous l’influence et manipulée par les Créoles (maîtres blancs.) Il décida de rétablir l’esclavage et d’envoyer une expédition de 30 000 hommes commandée par son beau-frère le général Charles Victor Emmanuel Leclerc. L’officier français avait pour mission de démettre Toussaint Louverture. Il obtiendra quelques victoires, l’arrestation et la déportation de Toussaint Louverture. Mais ses troupes, commandées par Rochambeau, seront sévèrement battues à la bataille de Vertières par Jean-Jacques Dessalines. Toussaint Louverture mourra en détention en France, mais l’idée d’indépendance lui survivra. Jean-Jacques Dessalines expulsa les Français, puis l’indépendance du pays fut proclamée le 1e janvier 1804 et le nom de Haïti donné au pays qui sera ainsi la première République noire de l’histoire et qui s’est libérée par les armes.

RÔLE DES FEMMES DE LA DIASPORA NOIRE DANS LA LUTTE POUR LA LIBERTÉ

Le système d’exploitation et d’aliénation qui avait été en vigueur dans ce pays, comme dans toutes les Antilles et en Guyane française jusqu’en 1848, dépouillait l’esclave de toute son identité. Après le baptême catholique obligatoire, l’Africain devenait simplement un Nègre et changeait de nom. Il abandonnait ses habitudes vestimentaires et sa langue, puis était marqué au fer rouge et affecté au travail servile. Cependant, à Haïti comme partout où les peuples noirs ont survécu, l’héritage culturel et le lien historique à l’Afrique restent forts, mais le cordon linguistique est rompu car l’œuvre de déculturation a fini par faire perdre à leurs descendants, de génération en génération, le souvenir de leurs langues d’origine. L’étrange communication entre oppresseurs et victimes a néanmoins accouché d’une langue : le créole. Du latin "criare" qui veut dire celui qui est élevé sur place, cette langue est sans nul doute un des symboles de la tragédie passée. Cette construction linguistique fut engendrée par le contact entre les esclaves et les maîtres européens et enrichie par les différents apports des langues africaines. Avec le créole, les esclaves ont redonné vie à leur culture ancestrale de l’oralité, par le chant, les proverbes et les contes. Le Créole haïtien fait partie des créoles français parce que sa base lexicale provient en grande partie du vocabulaire français, bien que sa grammaire soit restée globalement d’origine africaine. Si un mental culturellement fort subsiste encore chez les Haïtiens grâce au créole et à la pratique du vaudou, leur pays a toujours été frappé économiquement d’ostracisme et de sous-développement persistant. Les puissances coloniales ne lui ont jamais pardonné sa Révolution qui a réussi à détruire la plus lucrative des colonies européennes du Nouveau Monde. Ce peuple combattant avait réussi un exploit historique qui incarnait l’espoir de nombreux asservis au XIXe siècle. Haïti avait créé un précédent dans l’univers esclavagiste, pire encore, en démontrant que les maîtres n’étaient pas invincibles.

Toutefois, certains historiens oublient souvent le rôle des femmes de la diaspora noire dans cette lutte pour la liberté. D’un effectif relativement faible par rapport aux hommes, les femmes de la diaspora noire, d’une manière générale, marquèrent de leur présence tous les points du système esclavagiste dans cette région de la Caraïbe. Indépendamment de la charge émotionnelle et du désespoir que pouvait entraîner la revente d’un enfant ou d’un compagnon, elles devaient aussi faire face aux dures épreuves quotidiennes. Elles ont conservé et transmis les valeurs ancestrales de l’Afrique mère, servi d’intermédiaires entre les bourreaux et les victimes pour apporter une touche quelque peu humaine dans cet univers. Par leurs chants et berceuses, elles ont été les mères des enfants noirs et maîtresses-mères des esclaves, mais ont aussi allaité les enfants des maîtres. Les valeurs héritées de la vieille organisation sociale africaine leur ont permis d’être les éducatrices, supports et bergères de ce qui pouvait ressembler encore à une cellule familiale, jouant ainsi un rôle capital dans la survie biologique et culturelle de la diaspora noire. Et dans ces moments décisifs qui ont conduit Haïti vers la liberté, elles ont grandement permis aux hommes de lever la tête, de se battre et de choisir leur manière de mourir à l’heure de la fin.

Et après cette indépendance arrachée aux oppresseurs, les grandes puissances occidentales leur ont fait payer très cher ce qu’elles souhaitaient faire passer pour un simple « accident de l’histoire. » Elles vont asphyxier la jeune République pour prouver au monde que l’indépendance formelle ne suffit pas à libérer un peuple. Ainsi, Haïti fut victime d’une opération d’étranglement et de boycott économique concertée. Ses clients du vieux continent ont boudé le sucre de ses plantations ravagées pour se tourner vers Cuba (encore sous domination espagnole) ou vers l’île française de la Réunion. Les paysans haïtiens n’eurent ainsi que de pauvres champs de maïs, accrochés aux collines, à cultiver pour se nourrir. Le gouvernement de Charles X et les banques privées françaises, obligés de reconnaître son indépendance, lui réclameront en revanche une somme de 150 millions de francs sur 5 ans. Cette "indemnité" fit perdre à la jeune république toute capacité de développement économique. Elle sera progressivement transformée en dette artificielle ou emprunt et régulièrement "réajustée". La France, affaiblie par le premier conflit mondial, céda aux USA la mainmise sur ce pays.

Les USA, qui étaient déjà présents depuis longtemps en République dominicaine voisine, occupèrent militairement Haïti le 28 juillet 1915. Sous l’occupation américaine, Washington mettra en place un gouvernement soumis à ses volontés. Les Américains réprimèrent, en 1918, dans le sang, une révolte paysanne qui fit plus de 15 000 morts. Ils firent main basse sur les 500 000 dollars de réserves d’or haïtiennes et mirent en place sur l’île une véritable politique de pillage en expropriant ses terres, ses ressources agricoles et minières.

Les Haïtiens qui s’y opposaient furent massacrés par un détachement de marines. Cette occupation ne prendra fin qu’en 1934. Les décennies suivantes seront une longue suite de malheurs : coups d’État, dictatures sanglantes, jacqueries et conflits sanglants entre travailleurs noirs et bourgeois mulâtres et interventions étrangères. Les terres bien arrosées et autrefois fertiles ont été ravinées et stérilisées par des pratiques agricoles archaïques (cultures sur brûlis). C’est au point que la production agricole serait aujourd’hui deux fois moins importante qu’au temps de l’esclavage.

Les Haïtiens déportés sur cette île de la Caraïbe venaient de toutes les côtes du continent noir. La quasi-totalité de leurs descendants, soit 95 %, gardent des trais purement négroïdes, le reste de la population étant constitué de Mulâtres (issus d’un métissage entre Africains et Français.) La population de l’île serait estimée à 9 923 243 habitants au recensement de 2009. La plus grande agglomération est la capitale Port-au-Prince avec près de 2,3 millions d’habitants, suivie du Cap-Haïtien avec 250 000 habitants environ. Après toutes les épreuves ayant balisé son histoire, ce pays compte aujourd’hui 75 % d’analphabètes, la mortalité infantile y est de 14 %, l’espérance de vie n’y dépasse guère 53 ans. Ainsi 80 % des Haïtiens vivent en dessous du seuil de pauvreté et 54 % dans la pauvreté la plus totale, ce qui fait du pays le plus pauvre du continent américain. Plus d’un Haïtien sur quatre est sous-alimenté, soit 1,9 million de personnes, selon un rapport du Conseil national de la sécurité alimentaire (Cnsa) haïtien. Le taux de chômage atteint plus de 65 % de la population active. Selon l’indice de développement humain des Nations unies, Haïti se classe 150e sur 173 pays recensés.

Toute cette misère fut sans cesse aggravée par les nombreuses dictatures qui se succéderont longtemps au pouvoir. En fait, les puissances coloniales semblent avoir réussi leur « vengeance » car selon l’interrogation de Césaire : « ce pays pour s’en sortir devra-t-il réussir quelque chose d’impossible ? Contre le sort, contre l’histoire, contre la nature ? ». L’actualité du 12 janvier 2010, où un tremblement de terre de magnitude 7,0 sur l’échelle de Richter frappait l’ouest du pays et notamment sa capitale Port-au-Prince, semble donner raison au chantre de la Négritude. Pour autant, les trois continents concernés par le commerce triangulaire (Afrique, Europe, Amérique) se sont profondément interpénétrés par la force la plus barbare, ponctuée de massacres, de tortures et de souffrances inoubliables. Une raison pour ne jamais désespérer de l’humanité est que, dans cet enfer d’avilissement extrême et de déshumanisation, les apports des différentes cultures africaines qui sont venus féconder les cultures européennes et amérindiennes ont créé un environnement humain dans un Nouveau Monde multicolore, riche, original et véritable laboratoire d’une Mondialisation ethnique et culturelle. Et dans cette nouvelle ère de solidarité de la grande famille humaine, il reste à espérer que l’« Icône » de courage qu’est Haïti, soit enfin mieux armée contre le sort, contre l’histoire et contre la nature.

PAR TIDIANE N’DIAYE
Anthropologue - Ecrivain
Spécialiste des civilisations négro-africaines et de leurs diasporas

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L’Africain, un homme sans passé, comme l’avaient soutenu certains penseurs ou historiens ? A son tour, et avec de nouveaux éclairages, Tidiane N’Diaye, l’économiste statisticien franco-sénégalais en service en Guadeloupe, à l’Institut national des statistiques et des études économiques (Insee), bat en brèche une telle assertion dans son dernier ouvrage, L’Eclipse des dieux ( Editions du Rocher - Le Serpent à plumes).

“ En fait, objecte Tidiane N’Diaye, dans son livre L’Eclipse des dieux , “ l’histoire des peuples du continent (africain)a débuté bien avant celle du reste de l’humanité ”. D’ailleurs, comme les spécialistes de la paléontologie et d’autres domaines scientifiques l’ont admis, l’Afrique a bel et bien été le berceau de la race humaine. Elle avait par la suite vécu comme en autarcie, pendant des siècles. Elle avait été coupée du monde “ pendant des siècles, du néolithique à l’âge de pierre ”. Les Grecs et les romains, par la suite, l’avaient ignorée pour n’avoir exploré que sa partie nord.

Au cours de l’Histoire, les premières grandes civilisations s’y sont épanouies, certaines attirant même par leur splendeur la convoitise voire l’hostilité de peuples venus du Nord ou de l’Orient. Ce fut le cas de l’Egypte des pharaons. A ce propos, Tidiane N’Diaye recentre le débat sur l’antériorité des civilisations noires en plaçant les thèses de Cheikh Anta Diop dans les limites qui lui paraissent raisonnables. Zimbabwe, Ethiopie, Ghana, Mali furent aussi autant de structures étatiques où s’affirmèrent le génie et les cultures de peuples noirs. Cela, en dépit de l’absence d’écriture dans la plupart des sociétés africaines. Qu’importe, puisque la tradition orale peut servir aussi de “ vecteur à la transmission des connaissances ”, à la pratique de bon nombre de disciplines scientifiques. Toutefois, prévient cet auteur, “ il est difficile de nier que l’époque technique que l’on vit, née de la révolution industrielle, confère à la civilisation occidentale actuelle une hégémonie mondiale qu’aucune autre civilisation du passé n’a connue ”.

Qu’est-il donc arrivé au continent africain ? L’aspect technique et matériel ne suffit pas à expliquer sa déchéance. C’est qu’il a été victime de l’occupation et qu’il a été mis en coupe réglée. Il a été en quelque sorte abandonné par ses génies tutélaires. Les dieux sont tombés sur la tête ou se sont tout bonnement éclipsés - à moins qu’ils ne l’aient été par d’autres divinités plus puissantes ! L’Afrique est donc passée d’une ère de grandeur à une autre, caractérisée par la désespérance dont ses enfants tentent de sortir. La rencontre avec l’Orient et avec l’Occident, au cours des temps, n’a pas été qu’enrichissement mutuel. Elle s’est également traduite par des heurts qui ont laissé des cicatrices profondes : guerres, pillages et surtout traite négrière.

Des arguments religieux pour asservir les Noirs

A ce sujet, L’Eclipse des dieux contient un chapitre sur celle qui s’est développée à travers le Sahara et à partir de la côte orientale de l’Afrique, par delà l’Océan indien et la Mer Rouge. Elle fut meurtrière, une bonne partie du “ cheptel humain ” périssant au cours du voyage, sous l’effet de la fatigue, de la soif, de la malnutrition ou du fouet. Chez les maîtres, les travaux pénibles, le ravalement à la bête les attendaient. Et, par-dessus tout, la castration, pratique d’autant plus horrible qu’elle les privait de descendance. Une forme de génocide, pour l’auteur. De l’autre côté de l’Atlantique, le “ bois d’ébène ” a servi d’élément de substitut à la main-d’œuvre servile locale, les Indiens n’ayant pu endurer un tel régime, mourant comme des mouches et ayant trouvé un avocat auprès du pape : le père Las Cases, dès la fin du XVe siècle. Pour l’asservissement de ces Noirs, on brandit des arguments religieux - dont la prétendue “ malédiction de Cham ” - ou pseudo-scientifiques. Ils constituèrent un point capital du commerce triangulaire. Ils permirent la culture de la canne, du café et du coton, la mise en valeur de vastes terres, la prospérité de nombreuses familles en Europe et aux Amériques. Celle de l’Occident, pour tout dire. Combien ont été ainsi arrachés à leur terre ? 17 millions, selon les estimations de l’historien américain Ralph Austin, pour la traite transsaharienne et orientale ? Entre 15 et 20 comme avaient conclu l’Africain Américain W.E.B Dubois ? Si l’on tenait compte de ceux qui ont péri directement ou indirectement des dommages de ce “ crime contre l’humanité ”, on approcherait des chiffres plus effarants encore : entre 50 et 80 millions pour chacun de ces deux types de traite négrière ! Il faut retenir que ces Noirs ne se résignèrent pas facilement à leur sort. Ils se révoltèrent souvent contre leurs maîtres, les tuant ou brûlant leurs demeures, avant d’être massacrés (cas de Gabriel Posser aux USA), devenant des “ Nègres marrons de la liberté ”, empruntant le “ chemin de fer souterrain ” avec l’aide d’abolitionnistes blancs pour gagner le Canada, créant des “ palenques ” ou des “ quilombos ” libres, comme au Brésil, ou un Etat indépendant (Haïti, la première République noire, en 1804).

En Mésopotamie, la dernière révolte des Zendjs, déclenchée contre l’autorité de Bagdad, le 7 septembre 1871, avec pour allié un poète arabe, Ali Ben Mohamed, dura quatorze ans avant d’être noyée dans le sang. La résistance fut aussi passive, religieuse ou culturelle. Renaissance du vaudou à Cuba, au Brésil et aux Antilles, recettes culinaires (“ acras ” et autres plats).

Et le monde doit à des Noirs américains certaines inventions : John Stenart, pour le réfrigérateur (1891), Lee S. Burridge et Newman S. Mashman, pour la machine à écrire (1885), etc. L’Eclipse des dieux paraît au moment où se tient le Salon du Livre, à Paris.

L’auteur y a été invité. A l’ouverture, vendredi dernier, il y a tenu une conférence sur le rôle des diasporas noires. Il sera à Dakar le 1er avril, pour une séance dédicace à la libraire Aux Quatre Vents (non loin de l’Ucad), dans la matinée.

Cet article peut aussi être consulté sur le site : le Soleil

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*Interview réalisée par Djib Diédhiou

TIDIANE N'DIAYE, auteur de " L'ECLIPSE DES DIEUX " : " Le Martyre du Noir a été le plus terrible de l'Histoire "

Une " Bible pour l'histoire et l'anthropologie des peuples noirs ". C'est ce qu'on peut dire de L'Eclipse des dieux, le dernier ouvrage - et c'est le sixième - de Tidiane N'Diaye, économiste-statisticien et anthropologue franco-sénégalais, à l'institut de statistiques et d'études économiques (Insee - Guadeloupe). Parmi ses œuvres, Mémoire d'errance ( Ed. Le Serpent à plumes), une réponse aux interrogations de la diaspora noire à propos de son identité, L'Empire de Chaka Zoulou (chez l'Harmattan), la seule étude anthropologique et historique sérieuse sur ce personnage et sur le peuplement de l'Afrique du Sud. C'est une référence dans le monde universitaire en Afrique francophone. Il y a eu aussi Les Falashas, Nègres errants du peuple juif (Gallimard). Chercheur infatigable et méticuleux, Tidiane N'Diaye sera demain, samedi, à la séance de signature-dédicace organisée à son intention à partir de 9 h, à la nouvelle Librairie des Quatre Vents, Route de Ouakam, à Mermoz.

Votre dernier ouvrage, L'Eclipse des dieux, est paru il y a quelques jours, au moment où se tenait le Salon du Livre de Paris, et trois mois après le débat sur le " rôle positif de la colonisation ". Considérez-vous qu'il vienne verser des arguments dans cette controverse ?

On se souvient tous qu'en essayant de présenter une vision globalement positive de la colonisation française, ce fameux projet de loi avait déclenché un vaste mouvement de protestation. A juste titre, d'ailleurs, puisque la loi n'a pas pour vocation de trancher sur les rapports entre l'Histoire et la mémoire. Dans une démocratie saine, il n'appartient ni au Parlement, ni à aucun autre pouvoir, de définir une quelconque vérité historique. Mais je me suis aperçu que dans tous les manuels scolaires, en France, qui sont pourtant rédigés par des agrégés, dans une nation devenue visiblement multiethnique, on a fait totalement l'impasse sur l'histoire des peuples noirs, pour ce qui est de l'esclavage, de la traite et de la colonisation. Dans les manuels de Cinquième et de Seconde, on aborde, il est vrai, la question des abolitions, mais rien d'autre. Comme si rien ne s'était passé avant. Comme je l'ai expliqué, il n'existe sans doute pas une sorte d'échelle de Richter de l'horreur, ni de monopole de la souffrance, mais il convient de reconnaître que le martyre du peuple noir a été le plus terrible dans l'histoire de l'Humanité, ne serait-ce qu'en termes de victimes... Mais jusqu'ici, on n'en parlait pas, parce que la plupart des nations impliquées s'étaient arrangées pour éviter le débat, se comportant exactement comme les mêmes européocentristes qui continuent à penser que l'homme noir était sans passé. Vous comprendrez donc que dans cet ouvrage, avant d'aborder les chapitres douloureux, comme l'esclavage, la Traite et autres, j'aie voulu placer les peuples noirs dans une dimension historique et anthropologique des plus larges. Parce que l'Afrique, c'est d'abord le berceau de l'Humanité et des premières civilisations, avant l'arrivée des ''visiteurs''. J'entends par là les Arabes et les Européens. Et c'est ce tournant - un malheureux accident de l'Histoire - qui a fait basculer ces peuples de la grandeur à l'asservissement, avec les conséquences dramatiques que l'on sait et leurs séquelles durables. Puisque toutes ces questions-là sont discutées depuis que les diasporas noires et de nombreux intellectuels ont posé le problème et posent même la question des réparations.

Votre ouvrage vient-il relancer le débat sur la colonisation ?

On sait, de toute façon, que le calvaire ne s'est pas arrêté avec les abolitions. Et la colonisation n'a fait que prendre le relais de l'esclavage, du fait qu'au XIXe siècle, les économies agricoles étaient en totale perte de vitesse. D'où l'abandon du système esclavagiste au profit d'un système économique beaucoup plus actuel, plus développé. Je n'ai pas voulu retirer quoi que ce soit au mérite de Victor Schoelcher ou de Wilberforce, mais il convient de reconnaître que ces abolitions devaient beaucoup plus à l'économique qu'à la morale. Par la suite, les industries de transformation, engendrées par la nouvelle économie, ont eu besoin de matières premières se trouvant dans le sous-sol ou sur le sol africain. On allait passer ainsi de l'énorme ponction de la traite, à l'occupation coloniale du continent noir pour organiser le pillage de ses richesses, parfois même avec l'appui de l'Eglise, des missionnaires. C'est ce que j'ai voulu résumer dans le constat amer de ce paysan africain qui dit au colon, " quand vous êtes venus, vous aviez la Bible, moi je n'avais que mes terres. Maintenant, j'ai la Bible et vous, mes terres ". Cela, pour indiquer que, contrairement à l'idée de mission civilisatrice que voulaient se donner les nations colonisatrices, l'entreprise colonialiste était éminemment mercantile.

Quel lien y a-t-il entre l'un de vos précédents ouvrages, Mémoires d'errance, et L'Eclipse des dieux ?

Mémoires d'errance était en fait une réponse aux questions identitaires que se posait la diaspora noire. Pendant longtemps, de nombreux idéologues occidentaux, la plupart anthropologues ou africanistes - le plus célèbre d'entre eux était Hegel - ont nié l'apport des civilisations négro-africaines au patrimoine universel. Aujourd'hui avec le recul, on sait que c'était pour mieux justifier le rôle de mission civilisatrice que voulaient se donner ces nations, d'abord esclavagistes, puis colonialistes. La question n'a guère varié. Beaucoup de gens y répondent sans nuance. Elle concerne les écarts entre l'Afrique et ce qu'on appelle le monde développé. Il est difficile de nier que l'époque technique que nous vivons - et qui est née de la révolution industrielle - a fini par conférer à la civilisation occidentale une hégémonie mondiale qu'aucune autre civilisation n'a connue par le passé. Un observateur honnête et objectif, plongé dans le monde moderne, aujourd'hui, conclura très vite à sa supériorité. Mais ce qui lui apparaît comme une évidence risque de ne plus l'être, s'il veut replacer le siècle et demi de l'ère industrielle par rapport à l'ensemble de l'Humanité ; il s'apercevra que l'époque technique, avec ses innovations, n'est qu'un bref épisode de sept mille ans d'histoire africaine. Dès les premiers millénaires de l'Histoire, notamment au cours des périodes paléolithiques et néolithiques, le rôle tenu par l'Afrique était de tout premier ordre. Ensuite, de l'Egypte négro-africaine à la Nubie, en passant par le grand Zimbabwe, bâti par le fameux peuple Shona, vers quatre ans avant notre ère, le continent noir a abrité des civilisations très avancées. Il serait donc dérisoire de vouloir enfermer le monde actuel dans une seule genèse du progrès dû à l'Occident. Ou encore faudrait-il rappeler que trois inventions sont à l'origine de la suprématie de la civilisation occidentale actuelle : la boussole, la poudre et l'imprimerie. La première a permis les voyages de découverte, puis la colonisation, grâce à la supériorité militaire indiscutable que procurait la poudre. Quant à l'imprimerie, elle permit à ces nations conquérantes, par la suite, de diffuser leurs idées, leurs connaissances, pour finir par imposer leur modèle actuel de civilisation.

Dans votre livre vous revenez sur ce point concernant les inventions. Etait-ce pour vous l'occasion de pourfendre les idées reçues, ce qu'on nous a enseigné à l'école à ce propos ?

A y regarder de plus près, aucune de ces inventions n'est européenne. Elles émanent toutes des Chinois et ont été véhiculées en Europe par les Arabes. Autrement dit, c'est l'apport des premières grandes civilisations négro-africaines - et cela je le dis dans l'esprit d'une certaine idée de ''Renaissance de l'Afrique'', ce qu'il faut raconter aux jeunes générations -, des découvertes des Chinois et, au delà, celles des Arabes, puis les inventions européennes ou américaines. C'est tout simplement une longue chaîne du savoir de la grande famille humaine qui parcourt le temps. Et il y a un postulat incontournable, qui est l'agression de ce continent noir. Une agression qui a arraché et vite isolé les peuples noirs, pendant que naissaient les techniques qui allaient permettre au reste du monde d'entrer dans une nouvelle ère de progrès.

Pourquoi les effets de cette agression ont-ils étés aussi dévastateurs et aussi durables ?

Il suffit d'imaginer la stagnation démographique pendant plusieurs siècles, les énergies créatrices et les forces vives inestimables que cette agression a englouties, pour comprendre comment le continent noir, après avoir été berceau de l'Humanité et des premières grandes civilisations, ses peuples n'ont pas pu échapper à la règle des civilisations '' mortelles '' de Paul Valéry. Et de la grandeur à l'asservissement, le pas a été vite franchi par l'arrivée des Arabes qui ont été les premiers à ouvrir la Traite négrière.

Justement, dans votre livre, vous parlez de la traite transatlantique, mais aussi de celle qui a été pratiquée à travers le Sahara et sur la côte orientale du continent, au-delà de l'Océan indien.

Qu'y a-t-il de nouveau par rapport à tout ce qui a été dit jusqu'ici sur la traite négrière ?


C'est quelque chose d'ancien, puisque cette traite est antérieure à toutes les autres. En France on assiste à une querelle sémantique déplacée : le terme de génocide est souvent employée pour qualifier la traite et l'esclavage pratiqués par l'Occident, alors qu'il convient de reconnaître que dans la traite transatlantique, un esclave, même déshumanisé, avait une valeur vénale pour son propriétaire. Ce dernier le voulait d'abord efficace, mais aussi rentable dans le temps, même si son espérance de vie était des plus limitées. La destruction des peuples noirs au sens d'un génocide n'y est pas prouvée.

En revanche, cette traite arabo-musulmane - car les nations non arabes sont aussi concernées, tels les Turcs et les Perses - est comparable à un génocide. Nous savons, avec le recul, que la plupart des femmes étaient destinées aux harems. Mais on mutilait les hommes d'une façon tellement rudimentaire que cela provoquait une mortalité effroyable. La mort touchait de 70 à 80 % des patients ayant subi cette opération de castration. Cette traite a été la plus longue, puisqu'elle a duré treize siècles. L'Eclipse des dieux qui n'est nullement moralisateur, tente tout simplement d'informer le lecteur sur l'antériorité et l'ampleur de ce commerce, en espérant que les chercheurs des pays concernés acceptent un jour de se pencher sur cette page sinistre de notre histoire commune.

Les esclaves noirs se sont souvent révoltés. Est-ce là un point qui serait commun aux deux types de traite ?

Dans le Nouveau monde les 9 millions de Noirs - même si ce chiffre est contesté par Du Bois - ont subsisté. Certains d'entre eux ont créé des Quilombos, comme au Brésil. En Orient, selon l'historien Ralph Austin, elle( la traite) a concerné 17 millions d'individus, qui ont presque disparu. Pour les révoltes, le cas de l'Irak illustre cette réalité. Des centaines de milliers d'Africains, voire plus, y ont été déportés. Leur fameuse révolte que l'on a surnommée " la révolte des Zendjs " a coûté entre 500 000 et deux millions de morts. Elle a duré de 869 à 883. Ils ont même porté l'estocade à ce qui subsistait de l'empire de Mésopotamie.

Vous abordez également la question des travaux de Cheikh Anta Diop. Est-ce pour remettre en cause totalement ses thèses ?

En fait, je n'appartiens à aucune école. Donc ce n'est pas particulier à Cheikh Anta Diop. Quand il m'a fait parvenir son ouvrage sur Civilisation ou barbarie, en 1985, il m'a sans doute donné envie d'aller beaucoup plus loin. Mais l'homme était un pionnier, tout comme Théophile Obenga. Ils étaient face à une élite scientifique qui n'avait de cesse de nier l'apport des civilisations négro-africaines. Et, surtout, l'origine négro-africaine de l'Egypte. Leurs travaux, en fait, touchent énormément de sociétés, des pratiques religieuses, la linguistique, etc.

Et l'on sait que ce sont des chemins qui peuvent être assez flous. Si l'on prend le wolof ou le yorouba, on sait que l'influence de langues sémitiques, qu'elles soient arabes ou autres, est bien évidente. Je ne pense pas que cela ait été un point particulièrement fort de son œuvre. Alors que moi, j'ai préféré partir de l'anthropologie, de la paléontologie, pour expliquer le peuplement du continent noir. Et pour ce qui concerne l'Egypte négro-africaine, j'ai préféré essayer de comprendre comment, selon la loi du savant Gloger, qui nous explique que tous les organismes qui naissent, vivent et évoluent sous ce climat chaud et humide ne peuvent qu'avoir une pigmentation noire. Donc, les premiers hommes qui ont peuplé ce continent ne pouvaient être que Nègres. Dans le premier chapitre, je me suis intéressé à l'hominisation, à partir de l'homme colonisateur de la planète, c'est-à-dire homo erectus, et ensuite les premières vagues d'homo sapiens venus de la région des Grands Lacs et qui ont poussé leur marche jusqu'au Nord. Ils ne pouvaient être que des négroïdes. C'est à partir de cette thèse que j'ai commencé à construire un peu des réalités qu'on a essayé de falsifier pendant longtemps. Donc, je n'ai pas utilisé les mêmes méthodes que Cheikh Anta Diop. Je ne conteste pas son travail, je dis simplement que nous n'avons pas utilisé les mêmes techniques. Il faut surtout retenir que les époques sont différentes. Et depuis la mort de Cheikh Anta Diop, il y a vingt ans, j'ai travaillé sur de nouveaux éléments. La découverte de Tumaï, au Tchad, par exemple, ce qui a fait basculer le berceau de l'Humanité de l'est vers l'ouest. Même si, par ailleurs, on attend la découverte d'un fémur pour savoir s'il s'agissait bien d'un bipède. Il y a donc une différence entre les travaux de Cheikh Anta et les miens...

Cet article peut aussi être consulté sur le site : le Soleil

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Article du 18 janvier 2005 propos recueillis par Djib Diédhiou


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