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Chronique du 3 février 2008
Tidiane N’Diaye est un anthropologue déjà auteur de plusieurs ouvrages remarqués concernant l’histoire des noirs. Son dernier livre (chez Gallimard, collection « Continents noirs », 255 pages, 21€50), Le Génocide voilé, ne doit pas passer inaperçu. Il faut en parler. Il est apte en effet à induire des transformations décisives dans notre perception de certains pans de l’histoire, autrement dit dans notre culture.
De quoi s’agit-il ? D’un crime de masse de très longue durée dont on ne parle que très rarement. Il y a certes des pages importantes de Bernard Lewis et le livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières, mais c’est peu. Ce crime : la traire arabo-musulmane des noirs. L’auteur le dit : « Des millions d’Africains furent razziés, massacrés ou capturés, castrés et déportés vers le monde arabo-musulman. Cela dans des conditions inhumaines, par caravanes à travers le Sahara, ou par mer, à partir des comptoirs à chair humaine de l’Afrique orientale « Quel malheur pour l’Afrique le jour où les Arabes ont mis les pieds à l’intérieur… ! » s’exclament des témoins ; 1000 ans de supplices abominables s’en sont suivis. Cette traite eut ses monstruosités spécifiques comme la castration systématique pour en faire des eunuques de cohortes entières d’enfants noirs razziés par les Arabes. Cette spécificité est liée au rapport particulier à la sexualité accompagnant le développement de l’islam. Une effrayante mortalité accompagnait cette mutilation. La castration avait aussi un autre but : que les esclaves ne fassent pas souche dans le monde arabo-musulman. Il s’agit d’une différence importante – une « élimination ethnique » selon N’Diaye – avec les Etats-Unis ou le Brésil, bref avec l’esclavagisme européen. C’est pourquoi la castration s’est rapidement étendue à l’immense majorité des esclaves noirs dans la totalité du monde arabo-musulman. Cette traite s’est accompagnée de justifications idéologiques, ancrées dans l’interprétation du Coran. Ibn Khaldun, au XIVème siècle, a construit toute une théorie raciste, parfaitement cynique, pour justifier cet esclavage. Le célèbre intellectuel médiéval considérait que « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison de leur degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal ». Il ne cesse de voir dans les noirs des sous-hommes guère différents des bêtes. Il n’est pourtant que le reflet de l’idéologie raciste dominante qui continue de perdurer dans le monde musulman. A la différence du christianisme, les autorités religieuses musulmanes ne se sont jamais élevées contre l’esclavage. Elles n’ont cessé de le trouver légitimé par le Coran. Il n’y a pas eu de mouvement abolitionniste dans le monde musulman, sans doute parce que, comme le dit notre auteur, « dans le monde arabo-musulman on n’a jamais privilégié la tradition critique, encore moins celle de l’autocritique, dès lors qu’il s’agit de pratiques non réfutés par l’islam ». N’Diaye insiste sur ce point : en Europe et en Amérique, il y eut très tôt une opinion anti-esclavagiste, il y eut Montaigne parlant avec sympathie des peuples non européens, en 1839 Grégoire IX, le pape, insiste lourdement sur l’incompatibilité entre l’esclavage et l’evangile, etc .Rien de tel dans le monde arabo-musulman. D’après l’auteur : « le mouvement abolitionniste occidental contre la traite et l’esclavage des noirs fut ressenti [en islam] comme une véritable tentative de colonialisme culturel ». La question que se pose Tidiane N’Diaye est celle du silence autour de crime. Pourquoi est-il « voilé » ? D’un côté, chez les intellectuels et les Etats musulmans, il n’y en a ne repentance. Il n’y en a d’ailleurs sur aucun sujet. Bernard Lewis remarquait que fait d’ aborder la question de l’esclavage est ressenti par les musulmans comme une agression. Sans doute parce que c’est une réalité honteuse dont chaque musulman pense qu’elle est justifiée par le Coran. Les intellectuels européens ont longtemps, par tiers-mondisme et sous le coup de ce maladif état d’esprit épinglé par Pascal Bruckner comme « le sanglot de l’homme blanc », refusé de reconnaître cette réalité. Ils se contentèrent de restreindre la traite négrière à la seule traite transatlantique. Enfin, selon notre auteur, beaucoup d’intellectuels africains sont victimes d’une sorte de syndrome de Stockholm, hésitant à mettre en accusation le monde arabo-musulman et à exiger la repentance de sa part. Il est vrai qu’en Mauritanie et dans certains pays du Moyen-Orient, il y a encore des marchés aux esclaves noirs, razziés au Darfour. Bref, l’étude conduite par ce chercheur, tout à la fois historique, anthropologique et idéologique (le climat intellectuel permettant ce crime contre les peuples noirs) lève un tabou, faisant passer au premier plan un univers dont on n’avait, jusqu’ici, qu’une vague idée. Il s’agit, à nos yeux, d’un livre important.

Robert Redeker